Critique : Joker

Lion d’Or succédant à Roma, Joker de Todd Philipps crée un précédent dans l’histoire des grands festivals de cinéma internationaux : pour la première fois un film de super-héros, ou plutôt ici de super vilain, se retrouve couronné du prix le plus prestigieux. Campé magistralement par Joaquin Phoenix, ce long métrage explorant les origines d’un des plus grands ennemis de Batman séduit mais expose aussi certaines lacunes.

Joaquin Comedy Club

Depuis The Dark Knight Rises, les films DC Comics évoluent sur différentes strates de médiocrité, il n’y avait donc aucune raison de se réjouir lors de la mise en chantier d’un film consacré à la figure du Joker, bien que Joaquin Phoenix ait hérité du rôle emblématique où ont brillé des acteurs comme Heath Ledger et Jack Nicholson. Le cinéaste Todd Philipps, enlisé suite au succès de Very Bad Trip, avait déjà commencé à amorcer un virage dans sa carrière avec War Dogs en 2016, comédie sous l’influence de Martin Scorsese, un cinéaste dont l’ombre croît ici – avec aussi probablement celle de Sidney Lumet, période Network : Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) est un clown de rue qui rêve de succès en humoriste de stand-up. Tout comme sa mère Penny (Frances Conroy), avec laquelle il vit, il admire Murray Franklin (Robert De Niro) qui tient une émission comique à la télévision. Dans La Valse des pantins, c’est Robert De Niro qui rêvait maladivement de carrière de comique en jalousant son idole, interprétée par Jerry Lewis. Un lien de parenté plus qu’évident entre les deux films ! Et notre cher Arthur Fleck n’est pas tout à fait sain d’esprit, il est même reconnu comme handicapé mental. Handicap qui peut se manifester au travers de son rire perçant et répétitif, pouvant survenir à tout instant, et surtout au plus incongru. Véritable paria, Arthur Fleck évolue dans un Gotham City où les inégalités sociales attisent les tensions. Amaigri à l’extrême, Joaquin Phoenix parvient à offrir un nouveau visage au futur ennemi de Batman, un Bruce Wayne encore enfant, et dont les parents sont encore vivants. Joaquin Phoenix appartient à cette classe de comédiens qui n’ont plus rien à prouver, évoluant aux sommets de l’actor’s studio avec une aise effrayante, d’autant plus lorsqu’il est question de camper un solitaire aux troubles neurologiques pouvant le conduire au meurtre. Rater une blague est un art ici, tout comme la construction méticuleuse de toute une gestuelle, une attitude.

Avec son esthétique « 70’s moderne », pour le cadre capté avec des caméras numériques avec une patte léchée, Joker construit posément son personnage pour le mener à la terrible ascension attendue. Quelque part, cet homme qui n’est pas encore passé totalement du côté du mal, qui n’a pas encore fignolé son style, porte déjà les bagages de ses interprètes précédents au cinéma. Mieux encore, Joaquin Phoenix semble parfois contenir un bouillonnement intérieur, qui explosera à quelques reprises de façon glaçante et ultra violente, comme des non-événements de son point de vue. Mais pour le reste de la population, événement il y a : la mort de trois jeunes imbéciles à l’avenir tout tracé à Wall Street par ce qui semblerait être un homme déguisé en clown va pousser les plus démunis à haïr, rejeter et menacer les classes sociales les plus aisées, avec pour figure de proue le richissime Thomas Wayne (Brett Cullen). Ici se niche une des plus grosses faiblesses de ce long métrage, dans ce point de bascule grossier, et qui construira tout le versant social qui n’a rien de subversif tant son déploiement manque de subtilité. La construction du méchant ne s’en trouve pas affectée, mais celle-ci se contente de suivre un itinéraire très classique, qui manque de ce souffle terrifiant qui habitait le Joker de Heath Ledger dans The Dark Knight : lui se montrait absolument imprévisible, dansant au bord d’un gouffre que n’aura pas le temps – ou l’audace ? – de rejoindre le Joker 2019 – à la longue, on finira bien par évoquer les films comme certains crus pour le vin !

Manquant d’investir des zones inexplorées ainsi que de trouver un véritable climax, Joker propose une expérience anxiogène qui redonne goût à la transposition de personnages issus de l’univers des comic books. Il y avait matière à se montrer plus virulent, plus malin, plus vicieux, mais avec le matériau proposé, Joaquin Phoenix réussit à nous troubler par son numéro. Difficile de comprendre la pluie d’avis dithyrambiques comme si Todd Philipps nous offrait une œuvre inédite dans ses tenants et aboutissants, mais nous n’allons pas faire la grimace pour autant, Joker tire élégamment son épingle du jeu, et c’est déjà un motif pour se réjouir sans avoir peur de dévoiler quelques dents.

3.5 étoiles

 

Joker

Film américain
Réalisateur : Todd Philipps
Avec : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen, Glenn Fleshler, Leigh Gill
Scénario de : Todd Philipps, Scott Silver, d’après des personnages créés par Bob Kane, Bill Finger et Jerry Robinson
Durée : 122 min
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie en France : 9 octobre 2019
Distributeur : Warner Bros. France

 

Article rédigé par Dom

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