Cannes 2019 : un conte de files

Il était une fois un réalisateur américain dont tout le monde voulait découvrir le film, une jeune star du cinéma canadien dont l’histoire avec Cannes se tisse délicieusement depuis quelques années, et enfin un acteur mythique que l’on a découvert dès l’adolescence, engagé dans dans l’écologie. Mercredi 22 mai 2019, nous avons vu Once upon a time… in Hollywood, Matthias et Maxime et enfin le documentaire Ice on fire.

Tarantino : une profession de foi

Un réveil déterminé. Il est inconcevable de quitter Cannes sans avoir vu Once upon a time… in Hollywood de Quentin Tarantino, même si le film gagne nos salles le 26 août : ici, le film est montré en 35 mm, et le montage risque de changer à l’issue des festivités, la rumeur court comme quoi tout n’a pas été peaufiné afin d’être dévoilé ici, à Cannes et en compétition. Avant même l’ouverture du bureau de presse, à 8h40, nous voilà déjà au palais, dans une file d’une trentaine de personnes espérant obtenir des invitations pour la dernière séance du film, au Grand Théâtre Lumière à midi. A 9h, aucune information ne tombe, personne ne quitte le rang. A 9h30, on nous annonce qu’il n’y aura aucune invitation pour nous mais que quelques badges pourront accéder au film. Coup de pression, course du 3ème étage vers l’entrée presse du Grand Théâtre Lumière. Nous sommes en cinquième position. S’il est possible de rentrer, alors nous serons dedans. L’attente, les collègues, la rédaction d’un article dans des façons précaires et vers 11h20 la libération : nos accréditations sont scannées et nous nous dirigeons vers le tapis rouge matinal. Nous y voilà, Quentin, nous y voilà enfin !

Quel plaisir de voir le générique numérique du Festival de Cannes laisser placer au logo de la Columbia, encore flou et non centré. Le projectionniste opère au réglage, le film débute, il y a en cabine des bobines qui vont se succéder, des premières rayures et artefacts ça et là, bref, de la vie, de la chair, des plans nocturnes d’une beauté devenue si rare…
Dans Once upon a time… in Hollywood, Quentin Tarantino nous conduit dans le milieu du cinéma à Los Angeles à la fin des années 1960. Comme toile de fond, le futur massacre que va perpétrer la famille Manson. L’innocente Sharon Tate est campée par Margot Robbie, radieuse, pleine de vie, incapable d’imaginer le carnage qui lui coûtera la vie, celle de son futur enfant et de quelques amis, son mari Roman Polanski se trouvant en tournage à Londres le jour fatidique. Un massacre qui marque la fin des années peace & love, la fin d’un monde baignant dans la musique et l’insouciance. Mais les protagonistes de ce film sont un duo formé par Rick Dalton (Leonard DiCaprio) et Cliff Booth (Brad Pitt). Le premier est acteur dans des séries TV peu affriolantes, notamment des westerns où il campe Rick Dalton, ou encore des séries B voire Z où il interprète des méchants toujours battus par de jeunes héros intrépides. Le second est sa doublure pour les cascades, mais qui n’a plus vraiment de boulot comme cascadeur : il est devenu l’homme à tout faire de Rick, son chauffeur en premier lieu, mais c’est également un ami. Tarantino a toujours construit ses films à partir de références cinématographiques. Se trouvant ici au cœur de l’industrie du cinéma, on peut craindre de le voir parfois se complaire dans l’auto-citation, et si certains éléments rappellent en effet les différents films de sa carrière, comme Kill Bill, Death proof ou encore Django Unchained, il parvient à poser un fil narratif qui surprend, qui se penche avec une forme de mélancolie sur ce monde qui va basculer avec cet acteur sur la pente descendante. DiCaprio excelle quand «  il joue » sur les plateaux et qu’il exprime ses doutes, sa fragilité en dehors, mais c’est Brad Pitt qui s’impose au premier plan, cet homme de l’ombre sur qui tout repose fondamentalement. C’est lui au volant, c’est lui qui croise la route de hippies, c’est lui qui nous conduit auprès de celles et ceux qui, par fanatisme et par haine, vont commettre le pire. Tarantino prolonge son ode aux cascadeurs, déjà débuté dans Death proof en permettant à Zoé Bell de montrer son talent au grand jour. A l’instar de Jackie Brown, Once upon a time… in Hollywood ne comporte que quelques scènes offrant un plaisir immédiat, revêtant ce caractère jouissif et explosif propre au cinéma de QT. C’est un film taillé pour grandir dans l’esprit après la projection, un film qui pourrait gagner en force au fil des années. Attendons de découvrir la version définitive pour vraiment nous prononcer – le film pourrait connaître des ajustements au montage –, mais l’on peut dores et déjà constater que Once upon a time… in Hollywood divise, le signe d’une œuvre singulière et surprenante. Peut-être que Brad Pitt pourrait trouver le prix d’interprétation, mais en récompense parallèle, on imagine bien le film s’emparer de la Palm dog, on ne vous dit pas pourquoi pour ne rien gâcher !

Le conte de files continue tout juste après la fin du générique du film signé par Quentin Tarantino : à 16h, c’est la séance de gala du nouveau Xavier Dolan, de retour dans ses contrées après l’expérience infructueuse aux Etats-Unis de Ma vie avec John F. Donovan. Si les photographes sont peu nombreux aux abords du tapis, il y a foule pour gagner le Grand Théâtre Lumière. Une journaliste tente même de passer les barrières de sécurité afin de passer plusieurs centaines de personnes. La sécurité, vigilante, l’invite à se rendre à l’entrée quelques dizaines de mètres plus bas. J’ai le temps d’apercevoir son badge : rose pastille, l’un des plus privilégiés pour les projections presse. A être au sommet de la hiérarchie, on se croit parfois tout permis ! Marion Cotillard vient assister à la projection en se rendant au Grand Théâtre Lumière à pied – engagement écologique dans le gouffre écologique que représente le festival ?

Accueilli sous des applaudissements nourris au Grand Théâtre Lumière, Dolan montre déjà des larmes fasse à la ferveur d’un public toujours admiratif. Une admiration qui pourrait s’ébranler un peu plus avec Matthias & Maxime, nouveau drame qui questionne les rapports d’amitié au travers de la sexualité de deux copains. Max (Xavier Dolan, affublé d’une tâche de vin sur le visage) décide de quitter sa ville pour s’installer deux ans en Australie, sans grand projet sur place, si ce n’est de bosser dans un bar. Avec son ami Matthias (Gabriel d’Almeida Freitas), Max participe au tournage d’un court métrage de la sœur d’un pote de leur bande. Dans leur unique scène, les deux hommes s’embrassent langoureusement sur un canapé. C’est ce qui agitera les deux amis et leur groupe à la veille du départ de Max, dans un film oscillant entre l’impressionnisme et l’expressionnisme – Dolan le définit lui-même ainsi au travers de la jeune cinéaste horripilante. Irritant sur les scènes de groupe, dans ses moments d’hystérie, c’est simplement dans la quiétude de l’intimité que le film trouve parfois l’émotion juste. Dans son expérimentation d’un film sur deux tonalités, le cinéaste semble toutefois réciter ses gammes : on pense fortement à J’ai tué ma mère, avec la même immaturité, et on peine à croire à cette bande de potes autour des deux protagonistes, aux rapports conflictuelles avec la mère. A l’image du plan d’ouverture du film, où Matthias et Maxime courent sur des tapis d’une salle de sport, Dolan fait du surplace. Il serait surprenant de voir le film récupérer un prix samedi soir.

Thierry Frémaux, Leonardo DiCaprio et Leila Conners

Dernière file du jour en salle du Soixantième. Pas de cohue cette fois puisqu’il s’agit de découvrir un documentaire en séance spéciale, Ice on fire de Leila Conners. Seulement, peu de festivaliers savent que le producteur et narrateur de ce documentaire TV, produit par HBO, viendra nous présenter le film : Leonardo DiCaprio. L’acteur nous rappelle son engagement dans la lutte contre le dérèglement climatique ainsi que sa défense des animaux. Le documentaire se penche plus particulièrement sur deux points : la régulation du dioxyde de carbone dans l’air ainsi que du méthane. De beaux plans aériens entrecoupées d’interviews nous rappellent la situation critique dans laquelle nous nous trouvons : l’objectif n’est pas de réduire les émissions de ces gazs mais d’inverser leur production. Plusieurs méthodes efficaces et valable économiquement ont été découvertes, des vecteurs d’espoir qui ne pourront jamais se concrétiser sans la bonne volonté des gouvernements et des principales sociétés régissant la trajectoire de notre planète. Intéressant sans atteindre l’énergie ou la bonhomie d’un Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, ce documentaire permet de continuer à mettre en lumière l’oeuvre de celles et ceux qui ont décidé de refuser la fatalité. Il est nécessaire de lutter, plus que jamais !

Born to be wild

Les bécanes de Dennis Hopper rugissent au cinéma de la plage avec Easy Rider, mais ma soirée se passe à la plage Nespresso pour la soirée de clôture de la Semaine de la Critique : c’est J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin qui a reçu le Grand Prix Nespresso – retrouvez tout le palmarès sur leur site. Cette fois, aucune menace du ciel, une musique bien plus éclectique et dansante, et un espace moins occupé, permettant de se servir en cocktails et en différents mets aisément. Il y a ceux qui ont réussi à voir le Tarantino et les autres, dont on peut lire la déception sur les visages : le film ne sera même pas montré le samedi de reprise des films avant la cérémonie de clôture. C’est là qu’on se sent chanceux, bien que l’on ait mit toutes les chances de notre côté en sacrifiant du temps, et donc des films pour lui – comme Wounds à la Quinzaine des réalisateurs. La soirée se conclut au Petit Majestic où je retrouve Clayton, un chef opérateur américain avec lequel j’espère collaborer un jour – et pourquoi pas finir ici, dans l’une des sélections ?
Pour la fin de festival, je vais maximiser les séances, et donc perdre en créneaux pour écrire : prochains articles avec mes envies et pronostics pour le palmarès, avant un article de bilan. Certains films découverts au cours du festival seront traités à nouveau pour leurs sorties en salle.

Article rédigé par Dom

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