Critique : Les Veuves

Cinq ans après avoir confronté l’Amérique à un atroce pan de son histoire délaissé par le cinéma, l’esclavagisme, avec le multi-récompensé 12 years a slave, le britannique Steve McQueen poursuit son œuvre progressiste dans un tout autre genre, un tout autre cadre. Les Veuves déploie le film de braquage dans un contexte politique et social fort, avec une troupe d’actrices fantastiques.

Le mal : substantif masculin

Cela ne devrait pas être un plan surprenant, et pourtant : Les Veuves s’ouvre sur un lit, où Veronica (Viola Davis) et son mari Harry Rawlings (Liam Neeson) s’embrassent. Dans combien de productions américaines peut on voir un couple interracial, de plus de cinquante ans, s’embrasser en gros plan ? Plan dont la tendresse se retrouve balayée violemment : en parallèle, un braquage tourne mal, avec au volant Harry. Un des membres de son équipe est blessé par balle. Au lit, aux côtés de Veronica, il n’y a plus personne. Il n’y a plus personne car quatre hommes sont mort brutalement, laissant quatre veuves. Loin des stéréotypes des films de gangsters, les quatre femmes ne se sont jamais rencontrées. Veronica, à la tête d’un syndicat d’enseignants, ne trempait même pas dans les affaires de son mari – et ces dernières vont la rattraper désormais. L’action se déroule à Chicago, à quelques semaines d’élections municipales. La 18ème circonscription est briguée par deux hommes, Jack Mulligan (Corin Farell), bien implanté puisque son père s’apprête à quitter le poste de conseiller municipal (Robert Duvall), poste dans les mains de la famille depuis 6 générations ! En face, un membre de la communauté afro-américaine, Jamal Manning (Brin Tyree Henry), néophyte qui cherche à lâcher son business illégal pour la politique. Point commun entre les deux hommes ? Ils sont corrompus et n’ont guère d’intérêt envers leurs concitoyens. Quelque part, Les Veuves oppose le comportement des hommes à celui des femmes, montrant que le mal est bel et bien un substantif masculin.

Widows (titre original) est l’adaptation de la mini-série britannique éponyme des années 80, écrite par Lynda La Plante, et c’est Gillian Flynn (Gone Girl) qui livre avec McQueen une adaptation passionnante. Passionnante car, s’il y a certaines facilités dans la mécanique propre au thriller et au film de braquage, le récit s’intéresse réellement à sa galerie de personnages féminins. En disparaissant, Harry avait subtilisé 2 millions de dollars à Jamal Manning, qui compte bien récupérer ses deniers en menaçant Veronica. Un carnet laissé par son mari va la pousser à monter un coup, en rencontrant les trois autres veuves, également dans le besoin. Alice (Elizabeth Debicki) vivait grâce aux magouilles de son mari, tout simplement, tandis que Linda (Michelle Rodriguez) découvre amèrement que sa boutique ne lui appartenait pas. Les Veuves creuse ses portraits dans un Chicago cosmopolite, rappelant que les Etats-Unis sont une terre d’immigrés à l’heure ou le nationalisme gonfle dangereusement. Viola Davis trouve un rôle brillant, aux affects multiples, du deuil à la rage de survivre. Daniel Kaluuya, frère et homme de main de Jamal, épate aussi dans un rôle glaçant, mais ce sont bien sûr les braqueuses qui gardent le premier rôle, aux rangs complétés par Cynthia Erivo, coiffeuse qui fait des extras en babysitting pour joindre les deux bouts.

Par sa dimension politique qui épouse parfaitement un drame à hauteur humaine, la perte d’êtres aimés, Les Veuves se positionne en thriller particulièrement dense, sombre et lucide, placide dans son rythme et assuré dans sa mise en scène qui magnifie le jeu des comédiens par de nombreux plans séquences – sans esbroufe. Hans Zimmer livre une bande originale dans l’esprit de The Dark Knight par ses percussions électroniques, mais qui forge son caractère grâce à un magnifique thème aux violons – « Marcus ». Par la sensibilité et la ténacité de ses héroïnes, Les Veuves raconte une Amérique profondément malade, où le seul salut semble entre les mains de la solidarité féminine. Puissant nouveau long métrage de la part de Steve McQueen.

4 étoiles

 

Les Veuves

Film britannique, américain
Réalisateur : Steve McQueen
Avec : Viola Davis, Elizabeth Debicki, Michelle Rodriguez, Cynthia Erivo, Brian Tyree Henry, Daniel Kaluuya, Colin Farrell, Robert Duvall, Carrie Coon, Jon Bernthal
Titre original : Widows
Scénario de : Gillian Flynn, Steve McQueen, d’après une mini-série de Lynda La Plante
Durée : 129 min
Genre : Thriller, Drame
Date de sortie en France : 28 novembre 2018
Distributeur : Twentieth Century Fox France

 

Article rédigé par Dom

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