[Critique] 12 Years a Slave, réalisé par Steve McQueen

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Lorsque le réalisateur de Hunger et de Shame a déclaré se lancer dans une œuvre sur l’esclavage des afro-américains, nous ne pouvions attendre qu’un film âpre, n’épargnant rien au spectateur. C’est bel et bien le cas, mais pourtant, Steve McQueen continue de développer des faiblesses qui émergeaient déjà dans son second film.

Servitude infernale

Le cinéma de Steve McQueen est radical, frontal, brutal. Sa plus grande qualité, hormis son excellente direction d’acteur, est probablement de développer une mise en scène des moins conventionnelles – le déroulement taiseux de Hunger crée une sensation de malaise inouïe tandis que certains plans séquences, dans ce dernier ou dans Shame, brisent toute approche classique de la psychologie de ses personnages. On retrouve bien dans 12 Years a Slave ce qui singularise McQueen de ses contemporains, même si, en apparence, le destin de Solomon Northup, dont le roman autobiographique est à l’origine du film, suit un parcours cher au cinéma américain, où l’espoir veille comme une bonne étoile malgré des épreuves terribles – d’aucuns osent qualifier son nouveau film de classique, voire « hollywoodien ». Joué par Chiwetel Ejiofor brillant de détresse – mais aussi, de persévérance –, Solomon n’est pas un esclave ordinaire : il a été arraché des siens, à New York, où il vivait en homme libre pour se retrouver dans les plantations de Louisiane. Son identité lui est même reniée et il apprendra rapidement à jouer l’esclave docile et inculte pour ne pas susciter la colère de ses maîtres et surveillants blancs. Impossible pour lui de contacter sa famille ni même de trouver un peu d’humanité chez un homme blanc – bien que l’on ressente avec certains personnages, un minimum de compassion, comme Ford (Benedict Cumberbatch). Battu, traité en animal, Solomon ne peut s’empêcher de laisser éclater sa colère salvatrice pour le spectateur, mis dans l’inconfort de nombreuses scènes de torture et d’humiliation filmées avec un réalisme écoeurant. Une colère qui l’amènera sur les terres du terrible Edwin Epps – un Michael Fassbender effrayant et répugnant.

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Bien qu’elle soit loin d’être d’inintéressante sur le plan historique – on y abat certains clichés – et émotionnel, l’histoire de Solomon Northup pose un certain problème vis à vis de la dramaturgie : le calvaire trouvera une issue au bout de douze ans de souffrance. Certes, cela n’altère en rien l’horrible témoignage d’une époque où l’homme blanc, se protégeant parfois derrière la Bible, assujettissait la vie de milliers d’hommes et de femmes pour une simple question de couleur de peau. C’est au travers d’un personnage féminin que le paradoxe et l’infamie de l’esclavagisme atteignent des sommets. Patsey (Lupita Nyong’o), la plus efficace dans les champs de coton et qui montre dans les rares moments où il lui est permis de souffler un vrai talent d’artiste, attise l’appétit sexuel de son maître – au grand dam de la maîtresse qui ne manquera pas de punir violemment la jeune femme. Par quel processus peut-on réduire un être humain à un état inférieur à de simples objets ? De son côté, Solomon peut également voir son talent de violoniste exploité le temps d’une soirée. Alors, d’où procède la source de l’esclavage et d’un racisme qui vont à l’encontre de toute raison ? La nature du film ne se tournera jamais vers cette question pour souligner que tous les hommes devraient naître libres. C’est sans doute dans l’utilisation de la musique que se trouve le plus grand écueil du film, déjà inappropriée dans certaines scènes de Shame. Composée par Hans Zimmer, qui recycle un de ses thèmes au violon d’Inception lorsqu’il n’imite pas Jonny Greenwood, la musique pousse parfois 12 Years a Slave dans un pathos inattendu, surprenant de la part de McQueen. Manque de confiance dans la puissance de ses images ou bien nécessité de venir tirer une larme au spectateur – qui pourtant, n’a pas besoin d’un appui musical pour s’émouvoir ? Les scènes les plus éprouvantes sont probablement celles qui n’ont pas recours à la musique, comme une séquence de pendaison filmée avec énormément de recul, saisissante par ses ellipses et l’indifférence qui règne dans le cadre.

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De passage à Paris en décembre dernier, Steve McQueen ne manqua pas de souligner que l’esclavage des afro-américains a duré quatre cents ans et qu’il n’y a quasiment aucun film pour en témoigner tandis que la Seconde Guerre Mondiale, étendue sur six ans, a généré des centaines de longs métrages. Face à une telle déclaration, faut-il saluer le geste de McQueen ou y déceler justement un aveu de faiblesse chez un réalisateur qui ne renoue toujours pas avec le coup d’éclat de son premier long métrage ? Quoi qu’il en soit, malgré certaines lacunes, 12 Years a Slave développe un récit fort et éprouvant, plongeon dans un pan odieux de l’histoire américaine, où l’opiniâtreté de son protagoniste face à tant d’atrocité et de bassesse tient de l’héroïsme.

4 étoiles

 

12 Years a Slave

12-years-slave-afficheFilm américain
Réalisateur : Steve McQueen
Avec : Chiwetel Ejiofor, Lupita Nyong’o, Michael Fassbender, Benedict Cumberbatch, Paul Dano, Sarah Paulson, Brad Pitt
Scénario de : d’après le roman de Solomon Northup
Durée : 133 min
Genre : Drame, Historique
Date de sortie en France : 22 janvier 2014
Distributeur : Mars Distribution

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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Un commentaire

  1. Idem, moins pointu que ses deux derniers films, plus abordable mais un très beau et très bon film… 3/4

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