Critique : As bestas

Un couple de fermiers français, installé en Galice, affronte des voisins espagnols de plus en plus malveillants à leur égard. Au confluent des genres, As bestas, nouveau long métrage de Rodrigo Sorogoyen, s’inscrit parfaitement dans une filmographie remarquable, sondant toujours les profondeurs et troubles de l’âme humaine.

Prochain hostile

Antoine et Olga vivent un rêve simple à un détail près. Installés dans un village en Galice au milieu des montagnes, leur petite ferme leur apporte un labeur qui rime avec bonheur, et ils trouvent même une occupation louable sur leur temps de repos, réparer les maisons abandonnées aux alentours pour donner une nouvelle vie au village – et ceci, sans recherche d’enrichissement. Mais le détail n’a rien du simple caillou dans les groles pour ce couple magnifiquement campé par Denis Ménochet et Marina Foïs. Leurs voisins, fermiers depuis plusieurs générations, se montrent des plus inhospitaliers et agressifs. Sous le regard mutique de leur mère, Xan (Luis Zahera) et Lorenzo (Diego Anido) multiplient les mots blessants, brimades et intimidations, jusqu’à commettre des actes de plus en plus terribles. Face aux plaintes des Français, la police locale se montre compréhensive mais également inefficace. As bestas place le spectateur au cœur d’un conflit de voisinage tendu, touchant à des sujets bien plus vastes puisque l’écologie est une composante primordiale de la situation. Si Xan revendique un pouvoir plus légitime qu’Antoine sur cette terre où il a toujours vécu, c’est plus le refus de ce dernier pour un projet de construction d’éoliennes que le racisme qui attise cette animosité croissante. Antoine fait pourtant preuve de diplomatie, y compris après avoir subi l’irréparable.

Grand directeur d’acteurs, que ce soit avec Marta Nieto dans Madre (2019) ou Antonio de la Torre dans El Reino (2018) pour ne citer que deux cas, Rodrigo Sorogoyen favorise une mise en scène qui permet aux acteurs de s’exprimer au maximum grâce à quelques plans séquences reposant simplement sur le dialogue et non l’action ou les mouvements de caméra. As bestas est parcouru de quelques plans longs où les échanges s’enveniment ou s’enflamment avec force, que ce soit entre Antoine et Xan ou Olga et leur fille interprétée par Marie Colomb. Ainsi, au-delà de la beauté de la photographie, de la musique discrète mais pesante, ce sont les comédiens qui deviennent les vecteurs principaux de l’émotion, dont le spectre couvre les territoires de la peur et de l’amertume. Le film joue brillamment sur cette peur des plus rationnelles ici de l’autre, ces voisins au comportement révoltant, et qui, pourtant, parviennent au fil des rencontres, à nous montrer un visage compréhensible, baignant dans une misère à la fois économique et intellectuelle. Le scénario, signé à quatre mains par Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen, s’avère parfaitement ficelé, sans manichéisme et nous portant vers un désir oscillant entre la vengeance et la justice.

Comme le suggère le titre, il règne ici une bestialité ancestrale, qui refuse toute considération de l’ordre de l’intellect – une part cachée du film repose sur une période où l’espagnol d’Antoine ne lui permettait pas de communiquer pleinement avec les villageois, et qui pouvait alors expliquer à minima les tensions avec le voisinage. Entre la volonté de s’intégrer à un territoire et le revaloriser, mener une vie plus écoresponsable et affronter les conflits sans sombrer dans les bassesses de ceux qui nous tourmentent, As bestas dépeint une ligne de conduite aussi belle que fragile, dans un monde qui perd ses liens fondamentaux avec la terre agraire. Mû par une animosité sordide, ce thriller singulier et oppressant secoue terriblement.

4 étoiles

As bestas

Film espagnol, français
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Avec : Denis Ménochet, Marina Foïs, Luis Zahera, Diego Anido, Marie Colomb
Scénario de : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Durée : 137 min
Genre : Thriller, Drame
Date de sortie en France : 20 juillet 2022
Distributeur : Le Pacte

 

Photos du film Copyright Lucia Faraig

Article rédigé par Dom

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Un commentaire

  1. Excellent thriller, même si la dernière partie est trop étirée en longueur alors qu’on sait d’emblée ce qu’on attend.

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