[Critique] Dans la maison (François Ozon)

Librement adapté d’une pièce de Juan Mayorga intitulée Le garçon du dernier rang, Dans la maison décrit l’insidieuse relation entre un professeur de lettre et un élève à la plume remarquable. François Ozon flirte avec les codes du thriller pour livrer un film assez captivant sur le pouvoir de la narration.

Dérive littéraire

Rentrée scolaire au lycée Gustave Flaubert et constat de plus en plus alarmant pour Germain, joué par Fabrice Luchini, taillé pour ce rôle de professeur de lettre : les rédactions de ses nouveaux élèves témoignent de l’appauvrissement culturel frappant les jeunes générations, incapables de pondre un paragraphe sur leur dernier weekend, limité à des activités sans intérêt. Tous ses élèves, sauf un, Claude Garcia (Ersnt Umhauer), qui raconte avec une étonnante condescendance sa visite chez un camarade de classe, Raphaël (Bastien Ughetto), afin de lui apporter un soutien en mathématiques. La copie, s’achevant sur un « à suivre » déroutant, intrigue autant Germain que sa femme Jeanne (Kristin Scott Thomas), à la tête d’une galerie d’art contemporain menacée de fermeture. L’exercice suivant prolonge le récit sur les « Rapha » (baptisé ainsi car le père de famille, interprété par Denis Ménochet, porte le même prénom que son fils). Ainsi débute une relation dépassant le cadre purement scolaire entre Germain et Claude.

Il y a quelque chose de fascinant lors de la lecture de la première copie de Claude par Germain – les suivantes seront lues par l’élève –, la voix de Luchini projette immédiatement le spectateur dans un espace mental auprès des Rapha. Cette scène montre à elle seule toute la puissance de la littérature – dont de nombreux auteurs sont salués, de Victor Hugo à Louis-Ferdinand Céline -, le pouvoir des mots, capable de composer tout un univers hors de portée de nos sens. Etonnant de voir plus tard Claude se moquer de sa femme lorsqu’elle lui présente une installation d’art contemporain, composé d’un casque audio et d’une toile blanche : le peintre, avant de détruire sa toile, l’a décrite méticuleusement, afin que l’auditeur se la figure lui-même, de façon unique. Le pouvoir des mots réside dans cette capacité à attiser l’imagination du lecteur ou de l’auditeur, se représentant alors des faits pouvant autant tenir du réel que du fantasme, un point captivant dans l’histoire qui se déroule ici, la question dérangeante étant de savoir si les incursions de Claude chez les Rapha sont rapportées telles qu’il les vit ou bien telles qu’il les imagine. Pour Jeanne, les rédactions tiennent du réel, et l’aventure doit cesser. Pour Germain, qui porte un regard critique sur les écrits de l’élève, le guide tel un mentor, tout cela tient de l’imagination de Claude. Le spectateur, lui, doit s’accrocher à de rares éléments indiscutablement ancrés dans le réel, difficiles à déceler grâce à un montage et une mise en scène astucieuses, concordant à l’entretien d’un épais brouillard.

Dans la maison travaille un malaise qui ne prend jamais à la gorge, notamment grâce à un humour omniprésent, et un certain détachement avec les éléments de l’ordre du drame – qui nuira quelque peu à la dernière partie de l’oeuvre. La relation entre Claude et les Rapha, du fils à la mère, tisse de dangereux liens entretenus par Germain, attisant les agissements et l’imagination de Claude en critiquant ses écrits pour le pousser à développer son talent. Si c’est l’intrigue tenant du thriller qui maintient le spectateur en haleine, ce qui touche sont les drames qui se dévoilent autour des rédactions de l’élève. L’histoire d’un homme dans l’échec familial et artistique, trouvant un fils de substitution représentant l’écrivain qu’il ne sera jamais, et l’histoire d’un jeune homme ébloui par une normalité inaccessible. En traitant les forces créatrices des mots avec moins d’attention que les forces destructrices, François Ozon désamorce la tension et dérape légèrement dans les dernières minutes du film. Un fait quelque peu regrettable, tant le suspense de cette œuvre témoignant du voyeurisme banalisé dans notre société, réclame un final fracassant.

3.5 étoiles

 

Dans la maison

Film français
Réalisateur : François Ozon
Avec : Fabrice Luchini, Ernst Umhauer, Kristin Scott Thomas, Emmanuelle Seigner, Denis Ménochet, Bastien Ughetto, Jean-François Balmer
Scénario de : François Ozon, d’après une pièce de Juan Mayorga
Durée : 105 min
Genre : Thriller, Drame
Date de sortie en France : 10 octobre 2012
Distributeur : Mars Distribution


Bande Annonce :

Article rédigé par Dom

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4 commentaires

  1. Un bon petit thriller, quelques détails font que je suis un peu moins emballé comme le départ de l’épouse du prof, trop soudain, peu compréhensible voir invraisemblable. Mais c’est un petit bijou notamment grâce au montage… 2/4

  2. eh bien voilà une excellente analyse du film, bravo !
    je ne savais même pas qu’il s’appuyait sur une pièce à la base…
    j’ai vraiment adoré, et ne suis pas sûr que la fin soit une erreur… elle est très dans le style de ozon en tout cas ! (et elle rappelle la définition d’une fin selon le prof : quelque chose d’inattendu qui en même temps ne pouvait pas etre autrement…)

  3. @Phil : Merci. Je trouve surtout que la fin est amenée trop brutalement, la chute du prof saute – voire grille – des étapes. Par exemple, attention spoilers, les accusations à l’école sont difficilement acceptables, y a aucune enquête alors que tous les élèves de la classe ont supposément vu la scène. Mais ça n’enlève rien aux autres qualités du film.

  4. Rahhh, ce film était tout simplement génial ! Luchini à joué son rôle à merveille et on se serait vraiment cru dans la peau du gamin. Suspense jusqu’à la fin avec une incertitude comme conclusion, j’en veux encore.

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