Critique : Detroit

Retour au pays pour Kathryn Bigelow. Après deux brillants longs métrages se déroulant au Moyen-Orient, le tendu et crispant Démineurs et le magistral et haletant Zero Dark Thirty, la cinéaste californienne s’intéresse aux meurtrières émeutes de 1967 à Detroit. Une façon de rappeler que l’horreur des violences policières envers les populations afro-américaines ne date pas d’hier dans une œuvre qui, fondamentalement, déçoit.

Police d’effroi

Mettre en scène l’horreur du passé pour souligner le cauchemar d’aujourd’hui, telle est la démarche de Kathryn Bigelow et de Mark Boal, son scénariste attitré depuis Démineurs, avec Detroit, une œuvre à mi-chemin entre le drame à valeur historique et le thriller. En somme, une démarche similaire à celle de Zero Dark Thirty, qui retrace brillamment le règne de terreur de Ben Laden. Seulement, à quelques détails près, la méthode Bigelow/Boal expose des lacunes fort regrettables, autant dans la forme que dans le fond, ou plutôt, l’approche d’un sujet brûlant, dont l’actualité en fait toujours écho. En juillet 1967, des émeutes éclatent dans la ville de Détroit, faisant 43 morts en l’espace de cinq jours. Alors que des pillages accompagnent ces violences, les forces de l’ordre, composées uniquement de blancs, épaulées par une garde nationale ne montrant pas plus de diversité ethnique, sévit sans état d’âme. Si le film retrace l’éclatement et les débuts de ces émeutes, il se concentre ensuite sur un épisode particulier et dont certains éléments sont restés flous aux yeux de la justice, le raid de la police au Motel Algiers qui se solda par la mort de plusieurs noirs non armés. Ne s’appuyant pas sur des écrits disponibles sur cette affaire, Mark Boal a procédé à un travail d’enquête pour livrer sa vision, donc fictionnelle, d’une affaire réelle, en orientant le spectateur au travers de certaines actions et événements qui ne furent jamais démontrés. Il aurait été intéressant de conserver les zones d’ombre pour se concentrer sur les faits, ce qui n’aurait en aucun cas diminué la barbarie des actes de la police, prenant en otage tous les occupants du motel à la recherche d’une arme à feu. Il aurait été intéressant de creuser dans les racines du mal, celle du racisme, plutôt que de se contenter de mettre en scène, de montrer, certes en créant une véritable tension, en suscitant le malaise, mais ce, sans aucun brio malgré des acteurs remarquables de naturel.

Tout comme Démineurs, les scènes de Detroit sont filmées avec plusieurs caméras, toutes portées, permettant aux acteurs une plus grande liberté tout en s’assurant de ne rien perdre pour le montage. Si le procédé fonctionnait parfaitement dans le film avec Jeremy Renner, c’est qu’il opérait dans un cadre différent, avec moins de tics modernes (les recadrages incessants et insupportables avec des mouvements de zoom) et que ce style alerte était contrebalancé par des plans ultra stylisés au ralenti, avec la caméra Phantom. Dans Detroit, c’est un sentiment de désagréable brouillon qui ressort la plupart du temps – mais le montage s’apaise dans la seconde partie du film –, exposant des faiblesses jusqu’alors inconnue du langage filmique de Kathryn Bigelow. Jusqu’à l’affligeant procès qui suit les événements et la conclusion textuelle à la typographie immonde, Detroit apparaît comme un film en partie bâclé. Pourtant, difficile de s’en détourner entièrement pour ce qu’il évoque avec ses défauts et pour ce qu’il manque justement de creuser par le biais du cinéma. Comment des forces de police peuvent sortir acquittées d’une cour de justice alors que trois hommes non armés ont péri et que les survivants ont subi des violences physiques et morales effroyables ? Si Detroit peut alimenter le débat sur les violences raciales, il est loin d’apporter des éléments concrets quant aux origines des maux qui divisent le peuple américain, et c’est pourtant sur ce point précis que se niche le plus captivant et périlleux des sujets.

3 étoiles

 

Detroit

Film américain
Réalisatrice : Kathryn Bigelow
Avec : Anthony Mackie, John Boyega, Algee Smith, Jacob Latimore, Jason Mitchell, Will Poulter, Jack Reynor, Hannah Murray, John Krasinski
Scénario de : Mark Boal
Durée : 143 min
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie en France : 11 octobre 2017
Distributeur : Mars Films

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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