[Critique] Samsara (Ron Fricke)

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Chef opérateur sur le titanesque Koyaanisqatsi, réalisateur de l’immense Baraka, Ron Fricke revient pour un nouveau documentaire du même type, portant le titre de Samsara. Une expérience constituée d’images capturées en 70 mm dans le monde entier, sur une période de cinq ans, pour un long métrage d’exception.

Reflux dégénérescent

Explorer notre monde sous un mode contemplatif, débarrassé de la parole et du langage, s’appuyant sur la toute puissance du trio image/son/montage, voilà ce que proposèrent Godfrey Reggio et Ron Fricke dans Koyaanisqatsi, il y a déjà 30 ans. Si cette première oeuvre magistrale tirait la sonnette d’alarme face au comportement de l’être humain – le film insufflait la thèse que le progrès technologique, utilisé à mauvais escient, nous conduirait à notre perte –, Baraka, premier long-métrage de Ron Fricke à la réalisation, se débarrassait d’un axe critique pour proposer une majestueuse collection de fragments du globe, dégageant dans la diversité, parfois amère, une impressionnante sensation d’unité, de lien concret entre les êtres. Samsara prolonge directement le travail inouï accompli pour Baraka une quinzaine d’années auparavant, exploitant à nouveau certains schémas et revisitant certains lieux pour esquisser un nouveau portrait de l’humanité – abordant un nouveau péril ?

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Toujours avec des cadres sublimes, une bande originale hypnotisante, et des effets de time lapse créant d’impressionnantes boucles à partir des mouvements de l’homme et des machines, Ron Fricke livre une oeuvre qui émerveille autant qu’elle angoisse. La nature y est particulièrement effacée, laissant place à l’être humain et ses regards hagards – les portraits n’ont jamais été aussi nombreux. Nos édifices et constructions rivalisent avec la nature elle-même – comme les îles artificielles à Dubaï. Mais au beau milieu des corps et visages grimés, tatoués ou meurtris, un visage inédit de l’humanité fait son apparition : celui des robots, à notre image – ou bien serait-ce notre propre image que nous modifions afin de correspondre à ces nouveaux modèles électroniques ? Un effarant et épatant segment du film chemine des visages de robots les plus perfectionnés à la chirurgie esthétique, pour rejoindre une armée de corps de poupées en latex, vides de vie, dénués de tête, laissant entrevoir leurs tristes orifices destinés à assouvir des plaisirs sexuels. Stupeur : des jeunes femmes en bikini se trémoussent, cherchant à charmer un jury, derrière la caméra – s’agirait-il des corps aperçus auparavant, désormais dotés de mobilité et d’un visage provoquant le trouble ? La frontière entre la femme et la poupée futuriste semble imperceptible, distinguer le réel et la copie demande un effort qui provoque stupeur et dégoût.

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L’un des défauts de cette oeuvre aux visions pessimistes se trouve dans sa structure, le film fonctionnant par petits segments souvent trop dialectiques. Nombreuses sont les scènes qui répercutent ses plans sans aucune distance lyrique. D’un homme enterré dans un cercueil à la forme d’un fusil, on naviguera vers les armes à feu, un plan terrible d’un militaire défiguré, pour conclure sur des tribus et familles armés. Mais si la subtilité s’est quelque peu évanouie, la cohérence de l’ensemble rattrape ces choix discutables en terme de montage. Samsara en sanskrit signifie « ensemble de ce qui circule » et « courant des renaissances successives. » Formant une boucle, qui peu avant sa conclusion montre avec de fabuleux time lapses la circulation de pèlerins autour de la Mecque, le film souligne que les efforts minutieux et conjugués de l’être humain peuvent donner naissance à de véritables merveilles, mais que ces mêmes mains sont capables, d’un simple revers, d’anéantir le fruit de ces travaux. Trente ans après l’avertissement prophétique de Koyaanisqatsi, l’humanité embrasse toujours les mêmes erreurs, portées à un stade supérieur. Dans sa rivalité avec la nature, l’homme transgresse désormais ses lois avec une impudence divine. Un sombre constat, d’une beauté éclatante.

4 étoiles

 

Samsara

samsara-afficheFilm américain
Réalisateur : Ron Fricke
Scénario de : Ron Fricke
Durée : 102 min
Genre : Documentaire
Date de sortie en France : 27 mars 2013
Distributeur : ARP Sélection

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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Un commentaire

  1. Magnifique critique de cette splendeur signée du réalisateur de Baraka.
    Samsara / Baraka : deux symphonies sans discours moralisateurs à deux sous.
    L’humanisme lucide et éclairé de Ron Fricke.
    Juste la puissance terrassante de ces images inoubliables servies aujourd’hui par deux blu-ray d’exception !

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