[Critique] Into The Abyss (Werner Herzog)

En 2010, alors qu’il tournait des portraits de condamnés à mort pour la chaîne américaine Investigation Discovery, le cinéaste Werner Herzog s’est retrouvé face à un cas pouvant donner naissance à un long métrage. Into The Abyss, un conte sur la mort, un conte sur la vie, comme le précise le sous-titre, n’alimente pas le débat sur la peine de mort, Herzog se plaçant d’emblée contre l’exécution : analysant un sordide fait divers, ce documentaire dresse le portrait d’une Amérique rongée par ses démons intérieurs. Une œuvre bouleversante et passionnante.

Crime et mauvais châtiment

Werner Herzog est un aussi grand réalisateur de fictions que de documentaires. Pour cette dernière catégorie, il sait faire preuve d’une forte retenue stylistique afin de rester centré sur le cœur de l’information, qu’il collecte et approfondit avec minutie. Pour autant, dans ses interviews, le cadre n’est jamais négligé et l’arrière-plan apporte souvent une ouverture face au propos tenu par la personne interrogée. Into The Abyss s’ouvre sur un aumônier qui décrit son rôle lors de l’exécution des condamnés à mort, ces prisonniers portant le sceau de la fatalité dans leur dos, avec deux lettres comme le montre l’affiche du film : « DR » (pour Death Row). Avec cette simple interview d’un homme de foi, dos à un cimetière de prisonniers exécutés, dont les pierres tombales ne portent que le numéro attribué en prison – effroyable écho aux méthodes employées par les nazis lors de la Shoah –, Herzog démontre toute l’horreur et l’inhumanité de la peine capitale. Une horreur qui se retrouve analysée, décryptée au travers de l’étude d’un triste fait divers : le meurtre de trois personnes pour le simple vol d’une voiture en octobre 2001.

Rigoureusement structuré en plusieurs parties, conduisant le spectateur à découvrir le crime, les auteurs, les proches des victimes et criminels, Into the abyss tisse un drame à l’échelle d’un pays, incapable d’enrayer une criminalité épouvantable, dont certains Etats ne trouvent d’autre réponse que la peine de mort. Qu’est-ce qui peut pousser deux jeunes n’ayant même pas vingt ans à abattre une mère et deux adolescents, afin de frimer à bord d’une rutilante Camaro ? Est-ce simplement un échec parental comme le laisse suggérer le cas de Jason Burkett, l’un des deux auteurs du crime, condamné à la prison à vie, une peine que purge également son père, faisant preuve d’énormément de regrets face au documentariste allemand ? Stupéfaction avec Michael Perry, l’autre criminel, condamné à mort pour homicide, qui continue de nier le triple meurtre, dix jours avant son exécution – dommage que Herzog ne le questionne pas sur sa version des faits.
L’horreur du crime fait écho à l’horreur de la peine capitale, grâce à une décomposition méthodique du processus d’exécution, notamment avec le témoignage d’un ancien bourreau ; Herzog y oppose aussi la vision d’une proche des victimes, accablées par des décès successifs dans sa famille mais soulagée d’avoir assisté à l’exécution. Témoignant de toute la fragilité de la vie et de l’impuissance de l’homme face au drame, Into the abyss est une œuvre qui offre une riche matière à réflexion.

Une fois n’est pas coutume, et puisque j’estime ceci bien plus éloquent que n’importe quel argumentation en faveur de ce documentaire, je tiens à clore cette chronique avec les mots de Werner Herzog en personne, concluant le dossier de presse du film :
« Je ne suis pas un défenseur de la peine de mort. Je n’ai pas d’argumentaire à proposer, mais une histoire, celle de la barbarie de l’Allemagne nazie.
Des milliers et des milliers de personnes condamnées à la peine capitale, une pratique de l’euthanasie systématisée, et pour couronner le tout, l’extermination de six millions de juifs dans le cadre d’un génocide dont l’ampleur est sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
Argumenter qu’il s’agit d’hommes et de femmes innocents qu’on a exécutés, n’est, à mon avis, qu’une donnée secondaire. Aucun Etat ne devrait pouvoir s’arroger le droit, sous aucune prétexte, d’exécuter un être humain. Point final.
Je n’ai pas à juger de la culpabilité ou de l’innocence de qui que ce soit. Les tribunaux sont là pour ça. Le film ne vise pas non plus à excuser les crimes commis.
Il ne fait aucun doute que les crimes de ces individus sont monstrueux, mais leurs auteurs ne sont pas des monstres. Il s’agit d’êtres humains. C’est pour cette raison que je les traite avec respect et que je m’adresse à eux en les vouvoyant. Bien que cela ne se voie pas à l’image, je porte un costume pour les interviewer.
L’équilibre, le ton juste dans le dialogue sont des éléments essentiels : je n’exprime aucune colère de militant, même si ma position est claire. Je ne verse ni dans le sentimentalisme, ni dans la commisération, ni dans aucune forme de camaraderie. Mais il y a une solidarité naturelle qui se manifeste à l’égard des détenus quand ces derniers luttent juridiquement en appel afin de voir leur exécution retardée ou commuée en condamnation à perpétuité. Et par-dessus tout il y a ce sentiment fort que ces individus sont des êtres humains. »

4 étoiles

 

Into The Abyss

Film canadien, allemand
Réalisateur : Werner Herzog
Avec : Jason Burkett, Michael Perry, Jeremy Richardson, Sandra Stotler
Scénario de : Werner Herzog
Durée : 107 min
Genre : Documentaire
Date de sortie en France : 24 octobre 2012
Distributeur : Why not productions

Bande Annonce (VO) :

Article rédigé par Dom

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