[Critique] Killer Joe (William Friedkin)

Après une absence d’une demie douzaine d’année, William Friedkin revient sur les grands écrans en compagnie du scénariste Tracy Letts, qui adapte une de ses propres pièces de théâtre avec Killer Joe. Film de genre qui transcende les genres, profondément pernicieux et parfaitement réjouissant, voici un long-métrage hors norme rare et maitrisé.

Hey Joe

Si les plus grandes oeuvres de William Friedkin se nichent sans nul doute dans les années 70, le cinéaste prouve à 76 ans qu’il tient toujours la caméra par le bon bout. Il pourrait s’agir d’une simple arnaque criminelle, où la faim justifie les pires moyens, mais Killer Joe ne se contentera jamais de rester dans le carcan de son postulat, à savoir l’engagement d’un tueur à gage officiant dans les forces de l’ordre par un adolescent qui souhaite abattre sa mère, avec la bénédiction de son père, de sa belle-mère et de sa soeur aussi sexy que dérangée, tout cela afin de toucher une petite somme qui lui permettrait de sauver sa peau face à des dealers sympathiques mais peu adeptes des créances. Pitch incongru ? Absolument, et c’est avec un savant mélange de premier degré, de scènes improbables, de violence et d’immoralité que Friedkin fait gober sa pilule d’extase au spectateur, incapable d’imaginer à quel point ceci le conduira à assister à un spectacle à la fois glauque et galvanisant.

Il y a tout d’abord une fluidité remarquable qui fait de ce récit une course qui ne trouvera de halte qu’à deux reprises, pour d’étouffantes et surprenantes séquences, en présence de ce personnage impossible à cerner, Joe, joué par un Matthew McConaughey hallucinant, tantôt absurde car trop appliqué à prendre une posture cool, tantôt terrifiant par un comportement déviant et machiavélique. A la manière des frères Coen, qui adorent mettre en scène des personnages dont la bêtise n’égale que l’avidité, Killer Joe dépeint une famille relativement ordinaire et peu futée, motivée par l’argent facile, sans se soucier des conséquences de leurs actes. A partir de Chris (Emile Hirsch, surprenant ado survolté et acculé par la mafia), d’Ansel, le père, campé par un Thomas Haden Church à la présence toujours aussi forte, de Sharla (Gina Gershon), la belle-mère vulgaire, et de Dottie (Juno Temple), l’adolescente irrésistible à l’esprit enfantin, Friedkin et Letts dressent le portrait d’une Amérique rongée par le sexe et l’argent, perverse au plus haut degré – une perversité alimentée par Joe, comme si l’appel du gain appelait le mal dans un foyer dont la gangrène était jusqu’alors ignorée, à force de routine et de télévision abrutissante allumée à longueur de journée.

Si 2012 est une grande année pour Matthew McConaughey (avec Magic Mike de Steven Soderbergh, Killer Joe et prochainement l’immense Mud de Jeff Nichols), elle pourrait être l’année du décollage tant méritée de Juno Temple, aperçue il y a quelques semaines aux côtés de la Catwoman de Christopher Nolan. Alors que Greg Arakki avait déjà exploité son charme dans Kaboom, Friedkin joue malicieusement sur l’ambigüité de cette actrice au visage juvénile mais au corps de jeune femme des plus désirables. Le personnage de Dottie exploite cette ambivalence jusque dans les pires extrêmes, ajoutant le malaise de la folie aux tensions sexuelles vicieuses. Sans jamais imploser, le film passe en revue plusieurs registres, jongle avec les tons, comme si ce torrent de déviance, de violence, non dénué d’humour noir, formait un tout solide et quasiment logique. Délurée, malsaine et extravagante, Killer Joe est une oeuvre qui a tous les atouts pour devenir culte.

4 étoiles

 

Killer Joe

Film américain
Réalisateur : William Friedkin
Avec : Matthew McConaughey, Juno Temple, Emile Hirsch, Thomas Haden Church, Gina Gershon
Scénario de : Tracy Letts
Durée : 102 min
Genre : Thriller, drame
Date de sortie en France : 5 septembre 2012
Distributeur : Pyramide Distribution


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Article rédigé par Dom

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Un commentaire

  1. Après plus de 20 ans de disette voilà enfin le vrai retour de William Friedkin avec un thriller particulièrement tordu, l’humour y est cynique et la violence passe même par l’humiliation la plus vicieuse. Un grand film au suspense solide à défaut d’être l’atout principal… 3/4

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