[Cannes 2014] #07 Préserver son foyer

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D’une employée menacée de licenciement dans Deux jours, une nuit à la famille isolée de Lost River en passant par les adolescents de Still the water, les trois films découverts mardi 20 mai partageaient la thématique de la préservation du foyer, dans des genres et sous des axes différents. Photo-ci dessus, Thierry Frémaux, Ryan Gosling et son équipe à la projection de Lost River.

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Les Dardenne sont des habitués de la Sélection officielle mais aussi des récompenses. Dans leur nouveau film, Deux jours, une nuit, présenté à la presse à 8h30, Marion Cotillard joue Sandra, une employée d’une usine de fabrication de panneaux solaires qui s’est éloignée de son travail suite à une dépression. Prête à revenir à son poste, elle apprend qu’elle va être licenciée suite à un vote effectué à l’usine. Les employés ont été contraints à s’exprimer par vote pour décider si l’emploi de Sandra serait conservé ou bien s’ils recevraient une prime de mille euros. Crise économique oblige, les collègues de Sandra ont choisi la prime, mais grâce à son amie Juliette, un nouveau vote aura lieu la semaine suivante, à l’issue du weekend. Il sera alors question pour Sandra et son compagnon d’implorer chaque collègue un à un, la plupart tenant le même discours sur la nécessité de toucher la prime mais exprimant des regrets quant à leur décision. Si Sandra perd son job, c’est le foyer familial qui suivra. Extrêmement répétitif dans son processus narratif, presque tout sonne faux dans ce film toujours caractérisé par le naturalisme que cultive les frères Dardenne dans leur cinéma. Plats, les dialogues sont récités sans grande conviction par l’ensemble des comédiens. Deux jours, une nuit vire alors au chemin de croix et ce malgré des intentions louables de la part des cinéastes belges, à savoir de faire preuve de solidarité et de rester droit dans un contexte économique et social fragile et détestable. Le message est bien passé, mais l’on aurait aimé que le parcours tienne du lumineux Gamin au vélo ou bien du poignant L’Enfant. En fin de projection, les chaleureux applaudissements semblaient montrer toutefois que la presse est en grande partie conquise.

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L’après-midi, Naomi Kawase et son équipe montaient les marches pour présenter Still the water, drame suivant le rapport de deux adolescents avec leurs mères respectives. Et il est question aussi de mer dans ce film qui s’ouvre sur le rivage, une mer belle, fascinante, mystérieuse et aussi dangereuse. Un soir, alors qu’il allait retrouver Kyoko (Jun Yoshinaga), Kaito (Nijirô Murakami) découvre un cadavre dans l’eau. Cet élément qui aurait pu conduire le film sur une route policière, nourrira la douleur que ressent Kaito vis à vis de sa mère divorcée, couchant avec de nombreux hommes. Kyoko, elle, vit un autre drame : les jours de sa mère, Isa (Miyuki Matsuda), une chamane, sont comptés. Le film de Kawase embrasse tout de la vie insulaire, cherchant le merveilleux dans le quotidien mais aussi parfois dans des scènes difficiles, comme lorsque Kyoto dévore du regard une chèvre agonisante afin de voir son âme partir. Contrairement à un réalisateur comme Terrence Malick, la mise en scène de Kawase souffre d’une utilisation trop systématique de la caméra à l’épaule quand des plans fixes ou l’emploi du steadicam aurait pu sublimer les cadres, la lumière et ses talentueux comédiens. Ode sereine à la vie au travers de cycles similaires au mouvement des marées, Still the water est une belle œuvre qui se montre toutefois peu émouvante.
Vivement applaudis, les jeunes comédiens entourant Naomi Kawase se retrouvent en larmes dans le Grand théâtre lumière, instant toujours touchant de voir une équipe saluée ainsi pour leur travail.

L’événement de la soirée est la seconde projection de Lost River, le premier film de Ryan Gosling, en sa présence. La première projection de l’après-midi avait suscité un tel engouement que l’émeute avait été évitée de peu d’après les commentaires des festivaliers étant parvenus ou non à découvrir le film. Avant de rejoindre la file, je retrouve Antoine Corte du Passeur critique à la plage du Gray d’Albion où se déroule le défilé d’un jeune couturier.

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Pas le temps de savourer vraiment un cocktail puisqu’on m’informe que les festivaliers s’amassent déjà dans les files de la salle Debussy plus de deux heures avant la séance. Je me retrouve donc à patienter dès 20 heures pour assurer mon entrée mais en bonne compagnie : Cyrille du Passeur Critique, Aurelia de Puretrend et une de ses collègues. Nous tuons le temps en discutant des films découverts tandis que l’unique file plus prioritaire que la notre voit sa masse (il s’agit plutôt d’une zone d’accès pour ce cas particulier) gonfler dangereusement pour nous. Malgré tout, peu avant 22 heures, nous entrons et profitons même des dernières places en orchestre où nous pourrons voir arriver l’acteur-réalisateur dont la côte a considérablement grimpé depuis son premier passage à Cannes en 2011 pour Drive. Nicolas Winding Refn est d’ailleurs présent, au même titre que Wim Wenders et Willem Dafoe. L’ambiance est électrique dans la salle et certaines personnalités se voyant contraintes de s’asseoir en balcon ne parviennent pas à dissimuler leur mécontentement. Lorsque Thierry Frémaux arrive sur scène pour présenter le film, il se retrouve obligé de demander à la salle de s’asseoir, tous les regards étant rivés vers la porte par laquelle Ryan Gosling allait entrer. Ce sont d’abord les producteurs et le directeur de la photographie Benoît Debie qui sont montés sur scène avant d’être rejoints par les comédiens Matt Smith, Iain de Caestecker, Reda Cateb et Christina Hendricks. Inutile de préciser que les applaudissements ont redoublé d’intensité à l’entrée de Ryan Gosling qui s’est montré plutôt timide et avare en mots sur scène, visiblement touché par l’engouement suscité par son premier long métrage.

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Lorsque Lost River débute, difficile de ne pas penser au premier long métrage d’Harmony Korine, Gummo, que ce soit par ses personnages un peu freaks que la manière de les filmer dans leur ville désolée. Mais si bien entendu Ryan Gosling livre un premier long métrage référencé, avec une influence esthétique lui venant directement de Nicolas Winding Refn, l’acteur ne s’accroche à aucun schéma narratif traditionnel. Lost River est une ville désertée par sa population et sur laquelle pèse une malédiction. Bones (Iain de Caestecker) vit avec sa mère Billy (Christina Hendricks) et son jeune frère Franky (Landyn Stewart). Il aimerait quitter cette ville fantomatique où la végétation a commencé à reprendre ses droits tandis que sa mère, dans l’impasse financière, doit prendre un nouvel emploi pour payer le loyer. Règne dans cet univers une brute, tout simplement baptisée Bully (Matt Smith) et qui aimerait bien avoir la peau de Bones. Ce dernier récupère ce qu’il peut dans les bicoques abandonnées afin de monnayer ses trouvailles et continuer les réparations de son automobile. Il est troublant à quel point Iain de Caestecker ressemble à Gosling, par son regard et ses poses, devenant en quelque sorte la projection de Ryan Gosling dans son œuvre. On pourrait même aller jusqu’à voir ici un prologue de Drive, plongeant dans le passé du mystérieux as du volant du temps où il vivait encore avec les siens. Le père ? Totalement absent. Côté cœur, une relation purement platonique avec une des rares filles restantes dans le voisinage, Rat – Saoirse Ronan, dont le magnétisme ne cesse de croître au fil des films –, vivant avec sa grand-mère et son petit rat de compagnie, Nick. Lost River ressemble à un cauchemar dans lequel on se plaît à errer, parmi les terreurs nocturnes fabuleusement mises en scène. Esthétiquement, le film est une merveille qui prolonge le génial jeu sur des lumières fluorescentes de Benoit Debie avec Spring Breakers. Jouant avec plus de contrastes, de scènes de nuit et de changements d’ambiance, notamment grâce au cabaret où Billy se voit contrainte de faire des performances gores – avec en tête d’affiche, une artiste que campe Eva Mendes –, Lost River travaille en profondeur son esthétique sans être glacial comme Only God Forgives. Manquant de liant mais brillant par quelques fulgurances, ce premier long métrage de Ryan Gosling expose une pléiade de belles idées visuelles dans des errances qui trouvent leur fondement dans des peurs enfantines et essentielles, celle du monstre sous le lit et de la maison qui pourrait partir en fumée, déjà ébranlée par une absence parentale dans une ville magnifiquement sauvage.

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A la fin de la projection, les applaudissements sont moins fournis qu’à l’entrée de Gosling dans la salle. Nul doute que le public présent est déconcerté (ou déçu) par ce premier long métrage pourtant séduisant. Alors que Ryan Gosling et son casting sont escortés pour sortir de la salle, il se trouve facile d’échanger quelques mots avec les autres personnalités comme Nicolas Winding Refn. On remonte la croisette pour regagner nos appartements en bonne compagnie, Abel Ferrara est des nôtres au milieu du trottoir foulé par une horde de touristes et festivaliers.
Prochain épisode cannois avec The Search de Michel Hazanavicius et le grand retour de Jean-Luc Godard en Sélection officielle avec Adieu au langage.

Article rédigé par Dom

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