[Critique] L’Odyssée de Pi (Ang Lee)

Après un décevant passage parmi les hippies avec Hôtel Woodstock, Ang Lee remet le cap à l’Est pour adapter un roman de survie de Yann Martel. Récit incroyable d’un jeune homme partageant un canot de sauvetage avec un tigre, L’Odyssée de Pi est une aventure ravissante, intelligente et émouvante.

Survivance enchanteresse

Pour survivre à certaines épreuves, il est nécessaire d’avoir la foi, de croire en des puissances supérieures, de garder espoir en se rattachant au divin. Oui, mais quel Dieu ? L’intelligence première du récit réside dans l’absence de réponse à cette question, grâce à son protagoniste, Pi Patel (Suraj Sharma), attiré par la plupart des courants religieux qu’il rencontre. Baignant dans l’hindouisme parental, Pi s’intéresse très jeune au catholicisme puis à l’Islam – pour plus tard, donner des cours sur la Kabbale ! Dès lors, les péripéties contées par Pi à un écrivain venu écouter son histoire touchent à l’universel, la foi mise à l’épreuve et la croyance en Dieu étant débarrassées de tout carcan, de tout dogme. Si le parcours de Pi pourrait valider l’existence de forces divines, grâce aux interventions qui ont permit sa survie, il peut tout aussi affirmer l’existence d’une destinée. Pi – diminutif de son prénom Piscine – semblait prédestiné à survivre à une terrible épreuve aquatique qui le ramènerait à une confrontation avortée lors de son enfance, celle avec le tigre du zoo familial, lui aussi rescapé du naufrage ayant coûté la vie à ses proches et aux autres animaux.

Autre force scénaristique de L’Odyssée de Pi, grâce à la narration faite par le protagoniste à l’âge adulte, tout suspense quant à sa survie est ôté pour concentrer le véritable mystère sur la survivance de Richard Parker, tigre prénommé ainsi suite à une erreur administrative, un rescapé dont l’instinct sauvage amplifie les obstacles liés à la survie en haute mer. Animal fascinant et dangereux, le félin est paradoxalement une entrave à la survie de Pi qui constitue également un ultime rempart contre la solitude, ainsi qu’un dernier lien avec les siens, sa vie en Inde abandonnée et perdue. A la fois compagnon et farouche assaillant, Richard Parker contraint Pi à multiplier les stratagèmes permettant une cohabitation dans un espace si restreint, au milieu d’un océan à l’étendue désespérante. Les confrontations entre le tigre numérique – souvent bluffant de réalisme – et Pi s’avèrent saisissantes, tandis que les efforts réalisés par le jeune indien afin de garder la bête en vie émeuvent profondément. Toute la complexité de la relation homme/animal se retrouve examinée dans cette situation incroyable, et le film prolonge son caractère fascinant sur un tout autre plan.

Outre ces aspects passionnants, L’Odyssée de Pi, c’est le cinéma comme vecteur de fantasmagorie, de phénomènes prodigieux, d’émerveillements inouïs. Une magie qui réside dans des envolées numériques des plus fantastiques, véritables instants de féerie pure s’opposant au dur quotidien de la survie – un quotidien monotone provoquant ça et là des problèmes de rythme. A plusieurs reprises, Ang Lee convoque les cieux dans l’espace marin pour un résultat tout à fait sublime, totalement renversant lorsque des créatures marines aux couleurs chatoyantes prolifèrent dans le cadre. L’exploitation en 3D de cette œuvre dans les salles de cinéma ne porte à aucun débat, voilà un nouveau film utilisant cette technologie pour prolonger l’immersion, renforcer les effets de fluidité du montage, soulever le spectateur de son siège pour l’emmener au-delà de la toile – peut-être même plus que dans Avatar. Le naufrage, ahurissant, se vit le souffle coupé ; lorsque Pi nage, le spectateur flotte à ses côtés ; la fourrure de Richard Parker est presque palpable, il suffirait de tendre la main ! Evidemment, il arrive que les limites du numérique – les incrustations – se dressent parfois comme un rempart, mais rien qui ne pourrait gâcher l’expérience incroyable proposée par L’Odyssée de Pi, dont la morale et le propos final parachèvent l’aventure dans la finesse et l’émotion. Un véritable enchantement cinématographique.

4 étoiles

 

L’Odyssée de Pi

Film américain
Réalisateur : Ang Lee
Avec : Suraj Sharma, Irrfan Khan, Adil Hussain, Rafe Spall, Tabu, Gérard Depardieu
Titre original : Life of Pi
Scénario de : David Magee, d’après un roman de Yann Martel
Durée : 127 min
Genre : Aventure, Drame
Date de sortie en France : 19 décembre 2012
Distributeur : Twentieth Century Fox France


Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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4 commentaires

  1. Prologue trop long, odyssée trop courte, fond religieux loin d’un voyage mystique. Heureusement c’est techniquement magnifique mais ça manque de finesse… 1/4

  2. Le prologue est plutôt dynamique et indispensable pour donner de la force au naufrage, mais je ne pense pas que le film se présente comme un voyage mystique – d’ailleurs, d’un point de vue marketing, il est assez mal vendu comme une expérience « l’arche de Noé ».

  3. Voilà, Dom, j’ai vu cette pépite qui m’a parlé. Un vrai voyage dans délirant, dans tous les sens du termes. C’est en premier lieu l’un des plus beau film, esthétiquement parlant, que j’ai vu, ensuite le casting est tout simplement incroyable, et le choix des acteurs a des ages différents est bluffant. Mais le principal, c’est vraiment le sujet, et moi qui déteste le prosélytisme religieux, je rassure les indécis, il n’y a rien de cela dans ce film.
    J’avais juste peur de la fin, qui est souvent navrante ou facile dans beaucoup de films, mais là, merci Hang Lee de ne pas imposer quoi que ce soit.
    Et merci à toi de ton article et de ton message dans une autre critique, sans cela, je crois que je serais resté sur une mauvaise idée préconçu, comme quoi, les aprioris, c’est de la m….
    Seul bémol, je n’ai pas vu la version 3d que tu disais extraordinaire, mais bon, contrairement à d’autre film uniquement fait pour la 3d, cela ne lui enlève rien.

  4. @domdom2006 : content de lire que ça t’ait plu. Moi aussi j’étais un peu effrayé par la promotion française du film et sa bande annonce mal conçue, à renfort des envolées de Coldplay.

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