[Critique] 4h44 Dernier jour sur terre (Abel Ferrara)

Abel Ferrara nous livre sa vision de la fin des temps dans une œuvre intimiste bouleversante. Profitant d’une sortie dans les cinémas français à une date clé, 4h44 Dernier jour sur terre résonne comme le témoignage le plus plausible de la fin notre civilisation. Un grand film.

Itinéraire de la fin

A New-York, Cisco et Skye passent leurs dernières heures ensemble. A 4h44 heure locale, la couche d’ozone disparaîtra pour laisser l’humanité s’embraser, sans aucune échappatoire possible, sur toute la surface du globe. Skye (Shanyn Leigh) est une artiste, qui s’adonne à la création d’une ultime toile ; Cisco (Willem Dafoe, à l’interprétation saisissante), lui, est un personnage bien plus mystérieux, assoiffé d’observations finales sur le monde, au travers de la télévision, de l’internet, mais aussi depuis le toit de son immeuble. L’élément menant à l’extinction de la race humaine choisi par Ferrara se montre d’autant plus marquant qu’il est aussi envisageable qu’anti-spectaculaire : aucune explosion à attendre, aucun astéroïde à guetter dans le ciel étoilé ni de fléau vicieux à observer. La fin se dessine seulement sur le cadran d’une horloge. Rarement un film apocalyptique n’a dégagé une atmosphère si crépusculaire – peut-être Le Cheval de Turin de Béla Tarr, mais dans univers si éloigné du monde contemporain –, et ce, grâce à une orchestration minutieuse des informations, des interactions entre les personnages, et une enveloppe sonore urbaine qui, bien que triviale, annonce l’imminence de la fin.

Ultimes réflexions et regards sur l’humanité se mêlent aux dernières embrassades entre potes, sessions de jam et au revoir avec les proches, grâce à internet – superbe scène débordant d’humanité lorsque Cisco, offrant tout son cash à un livreur asiatique, lui permet d’utiliser son ordinateur pour parler une dernière fois aux siens. Mais il y a quelque chose de brisé dans cet univers d’écrans, où l’on se regarde par le prisme de l’ordinateur, du pixel, comme si l’homme avait déjà renoncé à ses propriétés – le contraste est net lorsque Cisco interagit pour de vrai avec des amis. La fatidique problématique sur l’emploi de ses derniers instants sur Terre est traitée sans originalité mais avec conviction par Ferrara, autant dans sa façon de filmer – comme les corps lors d’une ultime étreinte – que dans ses dialogues, remplis de mélancolie et parfois de colère. La spiritualité du film passe tout d’abord par la télévision, relayant des entretiens sur les pratiques bouddhistes – autre séquence géniale, celle où Cisco, fasciné par l’écran, répond au Dalaï-lama comme si ce dernier se trouvait en face de lui –, appelant à accepter la fatalité et à quitter son enveloppe charnelle dans la sérénité. Ferrara appuie peut-être un peu trop sur le désastre écologique, provoqué de la main de l’homme, mais envoie, comme de nombreux artistes avant lui, son propre signal de détresse avec une sincérité touchante.

Subsiste toutefois un doute : et si la vie devait continuer ? Une question aussi terrifiante que la fin elle-même, alors que certaines personnes préfèrent se suicider plutôt que d’attendre l’apocalypse. Quid du comportement à adopter face à ses vieux démons ? Cisco et un de ses amis débattent sur la drogue, alors qu’ils n’y ont pas touché depuis de nombreux mois. La fin serait-elle l’occasion idéale pour un dernier shoot ou bien, au contraire, une raison supplémentaire de ne jamais replonger ? Dans les adieux à notre monde, 4h44 Dernier jour sur terre met à l’épreuve la force psychologique de ses personnages, pour mener à un acte final bouleversant, enchevêtrement de visions numériques d’ici et là avec ce regard toujours porté sur l’intime, le couple, le besoin d’aimer et d’être aimé. Une fin du monde en forme d’appel écologique, spirituel et sentimental : d’une beauté rare.

4.5 étoiles

 

4h44 Dernier jour sur Terre

Film américain, français, suisse
Réalisateur : Abel Ferrara
Avec : Willem Dafoe, Shanyn Leigh, Natasha Lyonne, Paul Hipp
Titre original : 4:44 Last Day on Earth
Scénario de : Abel Ferrara
Durée : 82 min
Genre : Drame, Fantastique
Date de sortie en France : 19 décembre 2012
Distributeur : Capricci Films


Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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