Critique : Phantom Thread

Film après film, Paul Thomas Anderson continue de nous surprendre par les sujets sur lesquels il se penche avec une passion rare. Avec Phantom Thread, le prodige américain nous conduit dans le Londres d’après-guerre auprès d’un couturier de renom, campé par Daniel Day-Lewis – et qui devrait être son ultime rôle.

Muse vénéneuse

Lors d’une conversation avec sa sœur et collaboratrice Cyril (Lesley Manville), le capricieux, talentueux et intransigeant couturier Reynolds Woodcock – Day-Lewis – déclare ne pas connaître la signification du mot « chic ». « Fucking chic », lancera-t-il en peinant à contenir sa fureur. Paul Thomas Anderson ne livre aucune définition mais une représentation concrète du chic avec ce drame raffiné, presque atemporel par sa délicatesse d’un autre temps épousant parfaitement une certaine forme de modernité, notamment dans la bande originale faussement classique de Jonny Greenwood, tissu exquis dont les notes de piano et mélodies à cordes accompagnent la quasi totalité de ce long métrage – pour mieux suspendre le temps dans les quelques instants de silence pur. Il y a du raffinement dans le choix et le jeu des comédiens également. Commençons par Vicky Krieps, véritable révélation dans le rôle d’Alma, une serveuse de café qui deviendra la muse du couturier pour donner naissance à une relation inhabituelle et insidieuse. Toute l’émotion est intériorisée dans le jeu de Krieps, comme dans celui de Daniel Day-Lewis – retrouvant P.T. Anderson après l’incroyable There Will Be Blood –, d’une grande sobriété pour se glisser dans la peau d’un créateur obsessionnel, dont les travaux sont inspirés de Cristóbal Balenciaga. L’obsession du couturier trouve comme dangereuse paire l’obsession d’Alma pour le créateur, pour ce milieu où elle n’est qu’un outil dont pourrait se lasser Woodcock, à moins de s’imposer dans cet univers et devenir indispensable.

Filmé dans un 70 mm offrant un grain sublime à l’image – et un rendu des peaux tout aussi particulier, si charnel et vivant –, le film de Paul Thomas Anderson, qui assure aussi le poste de chef opérateur pour la première fois, ne cherche jamais l’épate. La caméra se meut dans les décors naturel grâce à des mouvements amples et sobres, et les rares embardées à l’épaule nourrissent parfaitement la relation étrange que tient le faux couple au cœur de Phantom Thread. Haute couture oblige, des costumes d’une grande classe se succèdent sur les épaules de Day-Lewis et Krieps, ainsi que sur ces femmes de la haute société qu’habille Woodcock dans une souffrance sourde, éternel insatisfait de son travail mais aussi des formes que doivent prendre ses créations : pour lui, la femme idéale, ou du moins, aux mensurations parfaites, c’est Alma. Le costumier Mark Bridges, fidèle au poste depuis There Will Be Blood a dû étudier la haute couture de l’ère victorienne pour livrer un travail saisissant, tout comme Daniel Day-Lewis qui ne déroge pas à son investissement total dans les longs métrages auxquels il aura participé – si c’est bien son ultime film en tant que comédien, qu’il est génial de le voir camper un homme obnubilé par la quête de perfection et par son travail, presque mis en abyme dans les scènes du rituel du petit déjeuner.

Un brin hitchcockienne, cette œuvre parvient à cacher la nature profonde de son jeu de façon exquise. Alma est bien entendu un élément perturbateur dans la maison Woodcock, s’opposant aux règles et aux manières pour préserver sa propre identité. Il n’y a aucune logique de destruction ici, mais plutôt la volonté d’un mariage forcé entre deux castes dans une valse des positions de force entre le créateur et la créature, et la créature et le créateur, avec, pour point de rotation, cette sœur qui n’est pas sans rappeler la position tenue par Amy Adams dans The Master. De la routine au déraillement du quotidien, Phantom Thread se livre à une passionnante étude de caractère, plongeant dans les liens troublants unissant un artiste névrosé à une muse vénéneuse. Et c’est peut-être cette muse qui est le plus à l’honneur, qui se place au-dessus de tout, puisqu’elle est l’inspiration, la souffrance, la compagne et la mère de celui dont le don, isolé, peut s’évanouir dans le néant. Paul Thomas Anderson poursuit sa filmographie dans l’étoffe des génies, mais grâce à qui ?

4.5 étoiles

 

Phantom Thread

Film américain
Réalisateur : Paul Thomas Anderson
Avec : Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville, Harriet Sansom Harris, Brian Gleeson
Scénario de : Paul Thomas Anderson
Durée : 131 min
Genre : Drame, Romance
Date de sortie en France : 14 février 2018
Distributeur : Universal Pictures International France

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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