Critique : Le Dernier duel

Retour au Moyen Âge pour Ridley Scott. Inspiré de faits réels, Le Dernier duel s’appuie sur le livre d’Eric Jager, Le Dernier duel : Paris, 29 décembre 1986. Une sombre affaire où la justice s’exprime par les armes à une époque où le roi et l’Eglise règnent ensemble tandis que la parole de la femme ne compte guère. Un film dense et passionnant, à l’ultime chapitre viscéral.

Chair justice

Le premier long métrage de Ridley Scott, le fabuleux Les Duellistes (1977), suivait deux soldats de l’armée napoléonienne s’affrontant au fil des campagnes, dans une fascinante relation qui mêle haine et respect d’un code d’honneur. Dans ce long métrage, ce n’est pas un affront qui réunit les deux figures masculines au centre du film, Jean de Carrouges (Matt Damon), un écuyer valeureux, entêté et bourru, et Jacques le Gris (Adam Driver), lui aussi écuyer, mais plus cérébral – et porté sur les plaisirs libertins –, mais d’abord une amitié, débutant lorsque Jean sauve la vie de Jacques lors du siège de Limoges. Une amitié qui va se fracturer au gré d’événements fâcheux, jusqu’à un acte terrible qui poussera Jean à demander un duel à mort qui sert d’ouverture au film jusqu’au premier choc des lances. D’emblée, le film impressionne par son ambition artistique, ses costumes et accessoires, sa photographie hivernale, ses châteaux et paysages d’un autre temps. Cette France du XIVe siècle, Ridley Scott nous y plonge grâce à la force d’une rigueur artistique qui nous fait oublier que les visages d’un Matt Damon transformé ou encore d’un Ben Affleck en comte puissant et frivole nous sont si familiers et attachés à des œuvres se déroulant aujourd’hui.

La narration est astucieusement divisée en trois points de vue, et si la méthode évoque naturellement le brillant Rashômon (1950) d’Akira Kurosawa, son emploi et ses effets sont différents. C’est d’abord le point de vue de Jean de Carrouges qui est exploré, celui qui pose toute la continuité temporelle au fil des batailles, d’un mariage et des voyages au-delà de son domaine, voyages qui laisseront la part d’ombre où sa femme, Marguerite de Carrouges (Jodie Comer) sera l’objet d’un vil crime. Peu de place au doute pour le spectateur, et pourtant, lorsque vient le chapitre de Jacques, il est évident qu’il faut tempérer les éléments qui ont conduit aux premières querelles entre les deux écuyers : Jean n’est pas bien vu par le comte d’Alençon (Ben Affleck) tandis que Jacques devient un précieux ami qu’il récompense généreusement. Pourtant, lorsque des décisions vont à l’encontre de Jean, Jacques essayent de jouer un minimum en sa faveur. Mais lorsqu’il découvre Marguerite, un puissant désir naît chez ce séducteur qui ne comprend pas comment une telle femme peut se satisfaire de Jean, au physique disgracieux. Nous irons jusqu’au crime dans une scène difficile à encaisser, malgré une mise en scène qui ne joue pas la carte du choc.

Alors qu’on pourrait penser découvrir peu d’éléments nouveaux en suivant Marguerite dans le troisième chapitre, Le Dernier duel réunit justement les éléments qui composent son propos, moderne et libérateur, ainsi que les éléments qui font du fameux duel une tragédie en puissance. Dans ce monde d’hommes, Marguerite dévoile ses agissements de l’ombre mais aussi son rapport avec les autres femmes, de ses amies à sa belle-mère avec laquelle la relation est des plus froides. Une belle-mère qui représente un ancien monde, celui du silence, de la banalisation de l’inacceptable, là où Marguerite refuse l’injustice et met en péril bien plus que la vie de son mari. A nouveau il faudra subir le crime, qui redouble d’ignominie. Mais de retour au 29 décembre 1386 qu’importe la véracité des faits pour la justice, puisque le vainqueur sera le juste, et le vaincu, même s’il est la véritable victime, deviendra le calomnieux coupable. Ridley Scott nous place donc au cœur d’un duel aux enjeux cruels, filmé avec hargne et déployant une brutalité saisissante. Face à une victime qui risque tout, sordide et effroyable est l’expression de la « justice divine » au Moyen Âge. Un monde de ténèbres… Mais est-il si différent du nôtre ?

4 étoiles

 

Le Dernier duel

Film américain
Réalisateur : Ridley Scott
Avec : Matt Damon, Jodie Comer, Adam Driver, Ben Affleck, Harriet Walter, Alex Lawther, Marton Csokas, Nathaniel Parker, Tallulah Haddon
Titre original : The Last duel
Scénario de : Ben Affleck, Matt Damon, Nicole Holofcener d’après un roman d’Eric Jager
Durée : 152 min
Genre : Drame, Action, Historique
Date de sortie en France : 13 octobre 2021
Distributeur : The Walt Disney Company France

 

Photos du film Copyright 2021 20th Century Studios. All Rights Reserved.

Article rédigé par Dom

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4 commentaires

  1. Oui ! Un grand film qui ne pêche que par un détail (pour moi), le fait que les deux versions du viol soit si similaires… Sinon on avait un chef d’oeuvre…

  2. Justement je trouve que ça renforce sa violence. Les axes caméras diffèrent, mais, du côté de Jacques ou de Marguerite, c’est la même brutalité, le même malaise.

  3. Je ne parlais pas de la violence, mais du point de vue consentement ou non. L’une ou l’autre des versions sont pour moi si similaire que ca ne laisse pas trop de nuance pour un éventuel débat…

  4. Ah oui, je vois. Je pense que le principe était de n’avoir aucune ambiguïté sur ce point. D’ailleurs je t’invite à consulter des informations sur la véritable affaire qui s’avère plus complexe sur ce point – et qui aurait changé le propos du films s’ils avaient suivi de plus près la réalité historique.

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