Critique : Chers Camarades !

Relatant de terribles faits survenus lors de la répression d’une grève à Novotcherkassk en 1962, Chers Camarades ! marque autant par son récit historique et politique que la trajectoire de sa protagoniste, une fonctionnaire du parti communiste prise entre le marteau et l’enclume.

Amère patrie

Il y a quelque chose d’étrange lorsque se dévoilent les premières images en noir et blanc de Chers Camarades ! : les personnages sont à l’étroit dans un format 1.33 qui se permettra parfois de les couper, de les scinder brutalement entre le champ et le hors champ. Probablement pour souligner les paradoxes de la situation, mais aussi ceux qui frappent certains d’entre eux. En juin 1962, des ouvriers d’une usine ferroviaire de Novotcherkassk se mettent en grève, résultante de l’inflation et de la baisse de leurs salaires. Une hérésie à stopper au plus vite au sein de l’Union soviétique. La machine étatique se met en branle rapidement, avec l’intervention de l’armée envenimant pourtant la situation car les soldats déployés n’ont que des balles à blanc, le général refusant d’avoir recours à la violence face à la population. Le KGB s’en mêle et la ville, sous haute tension, se retrouve sous cloche. Cette grève et sa répression ignoble, nous la découvrons au travers de Lioudmila, interprétée par Julia Vysotskaya, bouleversante, rare femme membre de la municipalité, fervente croyante en la grandeur du Parti communiste et du « regretté » Staline. Alors qu’elle souhaiterait voir les grévistes matés fermement, qui comptent parmi leurs rangs de nombreux anciens détenus, Lioudmila se présente comme un personnage complexe, évoluant entre plusieurs sphères avec les siens et la population. Son père, dont elle s’occupe, est loin de partager son enthousiasme pour l’Union soviétique. Il a d’ailleurs conservé son uniforme de soldat Cosaque et malgré son allure gâteuse, sa mémoire sur les grands évènements passés n’est pas celle des livres autorisés. Et il y a une corde encore plus sensible, Svetlana, la fille de Lioudmila, qui travaille dans l’usine en grève et revendique ouvertement leur droit de manifester.

Andreï Kontchalovski révèle un événement historique qui fut longtemps mis sous silence par l’URSS – il faudra d’ailleurs attendre sa chute pour que la parole se libère en Russie. Ce qui se déroule sous nos yeux s’avère absolument effroyable, un effroi qui frappe aussi Lioudmila, dont les convictions chancelent. Il y a l’horreur de la répression si brutale et le cauchemar qui en procède, l’oubli commandité par les plus hautes sphères. Sans victime ni témoin, sans la moindre trace d’une tragédie, comment prouver son existence ? Les marques qui s’effacent, les yeux et bouches closes sous contrat participent à ce sentiment où l’injustice se nourrit de l’impensable. Et le film se montre des plus captivants en travaillant des nuances, les doutes et les idéaux de ses différents personnages, d’un membre du KGB aux simples soldats exécutant les ordres de ne laisser personne sortir de la ville. A partir d’un mouvement social, Chers Camarades ! expose les déraillements dont peut faire preuve un régime politique qui contrôle minutieusement sa propre histoire. Dans sa dernière partie poignante, l’émotion prend le dessus, sans pathos, pour étayer un peu plus la portée politique de cette œuvre remarquable : quel type de citoyens se construisent par la répression étatique ? Avec sagesse, Kontchalovski raconte et interroge sans imposer de conclusion sur cette amère patrie.

4.5 étoiles

 

Chers Camarades !

Film russe
Réalisateur : Andreï Kontchalovski
Avec : Julia Vysotskaya, Vladislav Komarov, Julia Burova, Andreï Gusev, Sergei Erlish
Titre original : Dorogie tovarishchi
Scénario de : Elena Kiseleva, Andreï Kontchalovski
Durée : 121 min
Genre : Drame, Historique
Date de sortie en France : 1er septembre 2021
Distributeur : Potemkine Films

 

Article rédigé par Dom

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