Critique du film Big Eyes

Tim Burton retrouve des couleurs avec le portrait d’une femme écrasée par la personnalité de son mari, menteur sans scrupule. Inspiré de faits réels – et restant fidèle à la réalité –, Big Eyes explore la vie de l’artiste Margaret Keane, dont les tableaux se caractérisent par des personnages aux yeux immenses. Une œuvre dont la beauté se cristallise sur la brillante Amy Adams.

Mensonge de société

Du noir et blanc de Frankenweenie, inattendu retour aux sources, Tim Burton saute directement à « l’orgie de couleurs » pour reprendre les mots de Walter Keane (Christoph Waltz), décrivant ses toiles, ou plutôt, les toiles de sa femme Margaret (Amy Adams), dont il s’est approprié la paternité. Si la dépossession de son œuvre constitue déjà un élément bouleversant pour un artiste, le cas de Margaret Keane se montre encore plus révoltant et touchant. Il y a d’abord le contexte social, période de transition entre les années 1950 et 1960 où la femme tient une triste place entretenue par des mœurs immuables. Difficile de travailler et encore plus de mener une carrière d’artiste, c’est au foyer que doit se cantonner le champ d’action de la gent féminine. Lorsqu’elle quitte son premier mari, Margaret, alors portant le patronyme Ulbrich, ne peut compter que sur sa détermination pour trouver un job, mais lorsque la garde sa fille se trouve en péril, sa seule issue réside dans un nouveau mariage, avec un certain Walter Keane rencontré récemment, peintre aux capacités plus développées dans le domaine du boniment que du coup de pinceau. Venant de l’immobilier, Walter s’intéresse plus à la toile comme marchandise qu’œuvre artistique reflétant l’âme et les émotions de son créateur.

Réuni par la peinture, le couple Keane regroupe alors une vision dichotomique du 3ème art sous un même patronyme. Se glisse déjà en filigrane une problématique identitaire. Un sentiment de gêne saisit inexplicablement à chaque fois que Margaret signe une œuvre du nom Keane. Ainsi, Walter n’hésitera pas à saisir la première occasion de se présenter comme le peintre derrière ces enfants aux gros yeux lorsque que le travail de sa femme est remarqué dans un club – au travers d’un coup monté avec l’aide du patron et de la presse. Beau parleur, Walter réussit à convaincre facilement qu’il doit se présenter au public comme l’artiste du couple, prétextant qu’il est préférable que ce soit un homme qui soit vu par le public, d’autant plus qu’il se montre bien plus à l’aise en société que sa compagne. Terrible est la scène où un riche industriel italien recherche l’artiste derrière une toile, instant où Margaret bascule dans l’ombre de son mari en public. Le clou est enfoncé par un prêtre lors d’une scène de confessionnal évocatrice dans son fond et sa forme. L’homme de foi indique à Margaret que certaines vérités ne sont pas bonnes à entendre, même si cela implique de mentir à sa propre fille. L’oeil de l’artiste, la fenêtre sur son âme, se retrouve alors fendue par le grillage de l’isoloir et le mensonge, validé par la société, emprisonne la peintre.

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Grand fan de l’œuvre de Margaret Keane, Tim Burton montrait déjà l’influence de cette artiste au style si singulier et frappant avec ses personnages dotés de globes oculaires proéminents, que ce soit dans L’Etrange Noël de Mr. Jack ou dans Les Noces funèbres. Traversant une période délicate quant à la réception de ses films, il est intéressant de voir le réalisateur se pencher à la fois sur la condition de la femme et la création artistique. On pourrait même entrevoir lors d’une scène de restaurant une confession sur l’un de ses pires films, Alice au pays des merveilles. La scène, conversation clé entre Margaret et Walter, place entre les deux amants une des peintures d’une rue parisienne de Walter, mais contrairement à ses autres toiles marquées par l’absence d’une présence humaine, une jeune fille portant une robe bleu ciel rappelle étrangement l’héroïne de Lewis Caroll. Alors que la duperie de Walter atteint un niveau industriel et international, Margaret continue à peindre dans l’ombre, souffrant en silence dans un atelier qu’elle ne peut même pas présenter comme le sien à sa fille et sa seule amie. Dans ce conflit passif d’une femme étouffée par le mensonge, Amy Adams se montre des plus touchantes avec un jeu reposant à juste titre sur le regard, en parfaite opposition avec l’expressivité de Christoph Waltz, insufflant l’artificialité propre à son personnage sous un comportement guignolesque. Et si le choix de Waltz peut sembler inapproprié au début, le sens ne cessera de croitre jusqu’à l’incroyable – et pourtant véridique – ultime segment du film. Big Eyes exploite aussi le symbolisme des couleurs au travers d’une magnifique photographie signée Bruno Delbonnel, qui met sobrement en valeur le travail de Margaret tout en composant un univers à l’orée du fantastique – le départ du premier foyer ressemble à un conte de fée avec sa prairie éclatante bordant la route, et la demeure des Keane confine au rêve avec les reflets bleutés de la piscine. Et malgré la souffrance de Margaret, ce long métrage conserve une légèreté de ton, entretenue par les singeries et la bassesse extraordinaire de Walter.

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En retrouvant les scénaristes d’Ed Wood, le duo Scott Alexander/Larry Karaszewski aussi derrière le génial Man on the moon de Milos Forman, Tim Burton signe une œuvre moins caractéristique mais prenante malgré un certain manque d’assurance et quelques scènes maladroites. Le point noir de ce film où les figures fétiches se montrent exceptionnellement absentes – Helena Bonham Carter et Johnny Depp – réside dans la bande originale des plus banales que livre Danny Elfman, compositeur en véritable manque d’inspiration sur la plupart des projets auxquels il participe. Peut-être meurtri par les superproductions, Burton compose un manifeste où l’art s’oppose à l’industrie, la copie et la production massive – et cela, avec un mini budget de 10 millions de dollars – tout en évoquant l’émancipation de la femme. Invitation à gratter la surface pour révéler la vérité, à valoriser l’acte sur la rhétorique, cette belle histoire, contée avec une sincérité réjouissante, marque probablement un nouveau départ pour Tim Burton.

3.5 étoiles

 

BIG_EYES_affiche

Big Eyes

Film américain, canadien
Réalisateur : Tim Burton
Avec : Amy Adams, Christoph Waltz, Danny Huston, Krysten Ritter, Terence Stamp
Scénario de :
Durée : 106 min
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie en France : 18 mars 2015
Distributeur : StudioCanal

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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