[Critique] Nymphomaniac – Volume 1, réalisé par Lars Von Trier

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Nous l’attendions à Cannes 2013, sans la présence de son géniteur, banni (temporairement) du festival, mais le montage n’était pas terminé. Désormais, le projet épique et érotique – pornographique ? – de Lars Von Trier a radicalement évolué malgré lui, le réalisateur danois n’ayant pas réussi à imposer son montage final de 5h30. La production s’est donc attelée, sans l’implication du réalisateur (mais avec son approbation), à un lourd travail de découpage : divisé en deux films, Nymphomaniac ne dure plus que quatre heures. Critique de la première partie géniale d’une œuvre qui ne méritait pas un tel coup de ciseau en son cœur.

Confessions d’une nymphomane

Après avoir broyé du noir au cours de ces deux derniers films, Antichrist et Melancholia, Lars Von Trier semble avoir retrouvé la forme. Du moins, son cinéma semble à nouveau ouvert à la vie et à la nature humaine. Dès ses premières minutes, Nymphomaniac – Volume 1 fascine, déjà par sa grande quiétude malgré le métal lourd de Rammstein qui remplace les sons ambiants d’une ruelle où la neige fondue s’évanouit. Au milieu des murs en briques gît une femme presque inconsciente et tuméfiée, Joe, jouée par Charlotte Gainsbourg. On pourrait pousser l’analyse du travail de Lars Von Trier à y voir une suite directe au final de Melancholia : Gainsbourg y campait le seul personnage qui luttait pour la vie, et là voilà maintenant seule, dans ce qui pourrait ressembler à une ville fantôme si Seligman (Stellan Skarsgård) ne la trouvait pas sur son chemin. Ne souhaitant pas qu’il appelle une ambulance, Joe accepte l’invitation de Seligman pour récupérer chez lui et raconter à cet inconnu son histoire, celle d’une nymphomane dont l’éveil sexuel se déroula dès le plus jeune âge.

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On pouvait s’attendre au pire avec le sujet et le titre sulfureux de ce(s) long(s) métrage(s) : provocation facile de la part de Von Trier ou véritable volonté de plonger dans un projet artistique ambitieux et inédit ? Ces deux premières heures de film, qui comprennent la moitié des huit chapitres de l’œuvre complète, font fortement pencher la balance en faveur de la seconde proposition. Grâce à la culture et l’attention de Seligman – ainsi que l’esprit de Joe –, le sexe et la nymphomanie sont abordés au cours d’une conversation engageante intellectuellement. Premier parallèle effectué et surprenant : la pêche. La vision d’un hameçon mène au double emploi possible du mot « nymphe. » Seligman compare même le jeu vicieux de Joe adolescente, jouée par Stacy Martin, la révélation du film, et d’une copine qui cherchent à baiser avec un maximum d’hommes dans un train au comportement des poissons dans une rivière. Dans Nymphomaniac – Volume 1, le sexe se débat pour se dissocier de l’amour. Joe dira qu’avec son amie « B » – on ne découvre jamais les prénoms des personnes de son récit, hormis pour sa mère et Jérôme (Shia LaBeouf) –, leurs pulsions sexuelles, le besoin de multiplier les partenaires sans jamais s’attacher à quelqu’un est un acte de rébellion contre l’amour. « L’amour n’est que du désir, avec de la jalousie en plus. » Une phrase qui pourtant, n’expulse pas le sentiment amoureux hors du film, il devient au contraire un élément à considérer et à maîtriser.

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Derrière le comportement de Joe, aucune blessure au cours de son enfance – du moins, dans cette partie du film, il n’est jamais question de maltraitances ou de viol. On découvre une enfance et une adolescence avec une figure paternelle proche et aimante (Christian Slater) et une relation distante avec la mère. D’une densité prenante, cette première partie passionne par son récit teinté d’ironie (et trouvant même des pointes comiques), ses réflexions comportementales où s’établissent des analogies avec l’art et la science. Joe, une héroïne qui se dresserait en film somme, brassant maintes thématiques abordées auparavant par Lars Von Trier, captivante femme loin du cliché simpliste et vulgaire de la nymphomane. Une personne méthodique, cultivée, et qui véhicule toujours une forme de fragilité infantile sur son visage, qu’il s’agisse de Stacy Martin ou de Charlotte Gainsbourg. Cet aspect méthodique apparaît également dans la démarche et la mise en scène de Lars Von Trier – le point culminant étant atteint lors de la comparaison de la nymphomanie avec une polyphonie. On retrouve toujours le dualisme de la caméra portée chère au réalisateur danois – mais qui ne tombe pas dans les travers de la tremblote dépressive – et des plans plus léchés et minutieusement composés mais Nymphomaniac – volume 1 surprend par son montage et son découpage. Des inserts semblent surgir de documentaires, des schémas et ajouts textuels peuvent s’inviter dans une scène, et même le split screen est au rendez-vous. Fidèle à ce qui a fait la force de ses plus grands films, Lars Von Trier n’hésite pas à expérimenter avec entrain.

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Les scènes de sexe ont souvent été abordées par Lars Von Trier avec un réalisme et un regard qui touchent à la pornographie – séquence d’orgie dans Les Idiots, pénétration filmée en gros plan au début d’Antichrist –, et la réalisation d’un long métrage sur une nymphomane n’allait sûrement pas calmer ses ardeurs en la matière. Il semblerait – d’après la production – que la différence de 90 minutes entre les deux films exploités prochainement en salle et le director’s cut ne concernent que des scènes et plans qui pourraient faire chavirer la distribution du film en le rattachant au registre pornographique. Dans les faits, Nymphomaniac – Volume 1 ne se prive pas de nombreuses séquences dépassant l’érotisme, où fellations et pénétrations occupent pleinement le cadre. A ce propos, prouesse du numérique, les acteurs n’auraient pas eu de véritables rapports sexuels à l’écran, la partie inférieure de leurs corps étant remplacée par celle d’acteurs pornos sur les plans larges. Concevoir ce film sans les parties de jambes en l’air qui permettent d’aborder et de saisir le comportement de Joe, la nature attractive et destructrice des rapports sexuels serait insensé. Mystère insondable : le film serait-il meilleur ou moins appréciable dans la version montée par Lars Von Trier ? Une chose est certaine, il est désolant de voir le film scindé en deux. Au-delà de la frustration inhérente d’être face à un récit inachevé, l’interruption nuira sans aucun doute à l’impact émotionnel de l’œuvre. Pourrait-on aimer La Vie d’Adèle – Chapitres 1 & 2 si ce dernier avait été découpé en deux longs métrages ? Probablement, mais la passion aurait été différente. Il y a quelque chose de génial dans le simple fait de plonger dans les quatre heures et demie des Mystères de Lisbonne de Raoul Ruiz, le plaisir de s’enfoncer dans les profondeurs d’une œuvre comme on peut se laisser emporter dans la lecture d’un grand livre. Ce plaisir, nous en sommes actuellement privé pour Nymphomaniac, mais nous pouvons espérer que cela soit temporaire ; d’après les producteurs du film, la version de cinq heures et demie pourrait être distribuée courant 2014 dans certains pays, au cas par cas en fonction de la censure. Charnel et intellectuel, captivant et vénéneux, Nymphomaniac – Volume 1 fascine par le parcours aussi déroutant que touchant de son héroïne. Si la suite, en salle le 29 janvier, se montre du même acabit, il ne sera pas exagéré de parler d’un chef d’œuvre.

Pour aller plus loin dans le film (attention, article contenant des spoilers), Thomas Messias analyse et décrypte la place des mathématiques dans un passionnant article. A lire également, la critique de Nymphomaniac Volume 2.

4.5 étoiles

 

Nymphomaniac – Volume 1

nymphomaniac-afficheFilm danois, allemand, français, belge
Réalisateur : Lars Von Trier
Avec : Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgård, Stacy Martin, Shia LaBeouf, Christian Slater, Uma Thurman
Scénario de :
Durée : 117 min
Genre : Drame, Erotique
Date de sortie en France : 1er Janvier 2014
Distributeur : Les Films du Losange

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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