[Critique] La Grande Bellezza (Paolo Sorrentino)

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Suite à un joli road-movie aux Etats-Unis à la finalité détestable, Paolo Sorrentino regagne sa terre natale. Il retrouve son fidèle acteur Toni Servillo pour réaliser une œuvre picturale et critique sur Rome et par extension, la société italienne. Un long métrage fabuleux.

Beauté divine

Splendeur architecturale, magnificence des sculptures, chants angéliques – c’est en compagnie de touristes asiatiques que Sorrentino nous convie à Rome après une épigraphe des premières lignes du Voyage au bout de la nuit. L’émerveillement n’est que de courte durée, un homme s’effondre, raide mort devant tant de beauté. Cri d’effroi. Ce n’est pas le corps qui l’a provoqué mais l’hystérie d’une fête. Nous voici en pleine nuit au beau milieu d’une soirée extravagante, réunissant la haute société dans un torrent d’alcool, de musique électronique et de danses lascives. On célèbre les 65 ans de Jep Gambardella (Toni Servillo), illustre écrivain qui n’aura produit qu’un seul roman dans sa jeunesse, L’Appareil Humain, au succès retentissant. Depuis, sa vie n’est que mondanités, fêtes et performances artistiques loufoques qu’il chronique pour un magazine. Avec une abondance des mouvements de grue et de steadicam, Sorrentino compose une mise en scène ample, toujours sur le mouvement mais un mouvement d’une grande sérénité, embrassant ses sujets et les lieux dans lesquels ils évoluent avec maestria. La grande beauté que recherche Jep, où pourrait-il la trouver dans ce monde qui oppose et mélange le sacré et le profane à chaque instant ? La terrasse de son appartement offre une vue incroyable sur le Colisée de Rome. En dessous, dans des jardins, il peut observer religieuses et enfants, univers débordant de spiritualité et d’innocence qui semble si loin, intouchable. Intouchable comme la strate supérieure de son monde débordant de vanités, le balcon de son mutique voisin le domine, et la position de cet homme, qui sera révélée plus tard, en dira beaucoup sur l’état de l’Italie.

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La Grande Bellezza évoque au bout de quelques minutes La Dolce Vita de Federico Fellini, proche d’une révision contemporaine. Agrippé à son protagoniste errant, le spectateur navigue d’un lieu à l’autre, d’une nuit à l’autre, témoin détaché d’un cirque flirtant avec la décadence, trop déraciné des réalités pour survivre éternellement dans sa sphère élitiste. Mais contrairement à l’œuvre de Fellini, le protagoniste ici n’est pas dans la fleur de l’âge, bien au contraire, il se retrouve touché par une nostalgie propre à une vie gaspillée dans l’effervescence séduisante des mondanités. Un univers qu’il a embrassé de plein gré, avec pour souhait de devenir le roi des mondains, capable à lui seul de gâcher une fête si l’envie lui prenait. Bien que plus âgé, Servillo rappelle la classe de Marcello Mastroianni dans ce rôle cynique mais sympathique, misanthrope selon ses dires mais toujours à l’écoute de l’autre, porté par sa recherche du beau. La beauté, elle éclate dans chaque plan, d’une anodine promenade nocturne où l’on peut croiser, comme par enchantement, Fanny Ardant, ou bien en déambulant en pleine nuit dans un musée ou un palais. Mais tout cela reste de la beauté de surface, et c’est quelque chose de bien plus profond que recherche Jep. L’art et les paillettes se rencontrent et s’ignorent. Simple exemple en une vision hallucinante : au milieu de sculptures superbes, un homme reçoit en public pour une séance d’injection collective de Botox. Le tarif normal, c’est 700 euros. Face à lui, on souhaite la paix au Moyen-Orient comme si on priait un Saint. Consternante est la rencontre avec une sœur, non pas à la recherche d’une injection, qui subira la même facturation que les quinquagénaires bouffies l’ayant précédée.

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Il y a dans ce nouveau long métrage de Sorrentino une dimension émotionnelle particulièrement subtile et touchante. On croise une foule de personnages, mais Jep a un seul véritable ami, Romano (Carlo Verdone), pathétique dans sa volonté de séduire une jeune et prétentieuse « artiste » qui ignore tous ses efforts et tout son talent. Mais c’est Jep qui touche le plus, poursuivi par un premier amour perdu venant le hanter alors que cette femme a désormais disparu. L’amour comme moteur artistique ? Oui, et la rencontre de l’écrivain avec Ramona (Sabrina Ferilli), une strip-teaseuse qui ne souhaite pas abandonner son métier malgré ses quarante-deux ans, laisse entrevoir une belle issue à cette bacchanale de soirées et performances artistiques nous éloignant toujours et encore du réel, du spirituel, de l’amour – de la vie. Et c’est ce que recherche Jep derrière ses sarcasmes et attaques, à trouver le réel, à comprendre le sens des choses, comme lorsqu’il cuisine avec plaisir une artiste aussi compliquée que vaine, parlant de « vibrations » sans pouvoir les expliquer. D’une grande intelligence et d’une rare élégance, La Grande Bellezza n’épargne pas l’église dans la dernière partie de son portrait de l’Italie, confirmant toute la force de son propos en présence d’un ecclésiastique vain et d’une sainte qui aura dévouée sa vie ascétique au combat contre la pauvreté. Loin d’être moralisateur et de ne proposer qu’une issue religieuse, Sorrentino regarde seulement Rome comme une ville merveilleuse, brisant insidieusement les hommes dans son théâtre de grisantes frivolités. Long métrage d’une beauté divine, La Grande Bellezza donne envie d’embrasser la vie, la vraie, de tout son être et sans plus attendre.

4.5 étoiles

 

La Grande Bellezza

la-grande-bellezza-afficheFilm italien
Réalisateur : Paolo Sorrentino
Avec : Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli, Carlo Buccirosso, Pamela Villoresi, Galatea Ranzi
Scénario de : Paolo Sorrentino, Umberto Contarello
Durée : 142 min
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie en France : 22 mai 2013
Distributeur : Pathé Distribution


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2 commentaires sur “[Critique] La Grande Bellezza (Paolo Sorrentino)”

  1. selenie dit :

    Formellement très beau le fond l’est un peu moins… 2/4

  2. Dom dit :

    @Selenie : c’est pourtant touchant ce qui arrive à ces personnages derrière le voile des vanités, non ?

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