Critique : Drive my car

Récompensé du Prix du scénario au Festival de Cannes 2021, Drive my car de Ryûsuke Hamaguchi se présente comme une œuvre singulière et dense. D’une douceur incroyable, ce drame se déroulant dans le milieu du théâtre avec pour racines le deuil laisse infuser ses scènes avec un sens de l’épure remarquable.

Vers la vie

Au crépuscule – ou peut-être à l’aube –, une femme raconte une idée de scénario à son mari après une étreinte passionnelle. Oto (Reika Kirishima) et Yûsuke Kafuku (Hidetoshi Nishijima) forment un couple d’artistes : elle, comme scénariste et réalisatrice, lui comme acteur et metteur en scène de théâtre. Cette introduction, marquée par la sensualité menant à une contrariété qui poursuivra le mari, constitue une véritable éclosion pour une œuvre qui ne cessera de s’enrichir, au fur à et mesure que ses personnages meurtris se dévoileront, que les connexions s’établiront entre les uns et les autres, comme si le cinéaste japonais confectionnait avec attention un tissu humain, multi-culturel et rayonnant. Adaptation d’une nouvelle d’Haruki Murakami intitulée Des hommes sans femmes, Drive my car ne doit pas effrayer par sa durée : si le rythme de ce film paisible s’avère lent, il trouve la justesse et la douceur qui conduisent ça et là à de jolis moments d’hypnose. Les scènes de trajets en voiture, minimalistes, évoquent parfois le travail d’Andreï Tarkovski au début de Solaris ou encore de Monte Hellman dans Macadam à deux voies. Le corps est inerte, mais l’esprit, à l’image du véhicule, est en mouvement : au gré du paysage qui défile, de la route qui se courbe, quelque chose se produit. Pour Yûsuke, la route lui permet de répéter ses scènes, y compris lorsqu’un festival à Hiroshima lui attribue une jeune femme comme chauffeur, la mystérieuse et disciplinée Misaki Watari (Tôko Miura).

Malgré tout, ce long métrage ne se montre pas tout à fait contemplatif. Le dialogue y joue une place capitale, que ce soit lors des lectures de la pièce et répétitions, ou entre le metteur en scène et le comédien auquel il a confié le rôle difficile de Vania, Kôji Takatsuki (Masako Okada), pour l’adaptation de Tchekov sur laquelle ils travaillent. Dans les rapports entre certains personnages et l’utilisation parcimonieuse de la musique, Drive my car effleure une dimension mystique, sans se diriger vers un cinéma métaphysique ou fantastique. Lorsqu’il émeut, c’est toujours avec pudeur et sobriété. Les sentiments des protagonistes guident le récit, avec des perturbations provoquées par certains incidents ou micro-événements. Des perturbations au cœur de la narration ou générées par un agencement si astucieux de cette troupe, où chaque comédien s’exprime dans sa propre langue, qui va du japonais au mandarin en passant par le langage des signes coréens. Yoo-rim Park qui joue une comédienne muette apporte une dynamique entièrement corporelle, pouvant provoquer de vives émotions. Habité par le deuil, les regrets et une forme mouvante de jalousie, le film de Ryûsuke Hamaguchi se penche sur les deux effets du jeu, le fardeau et la libération cathartique. C’est évidemment vers cette dernière qu’il va tendre, tout en délicatesse, grâce à des échanges fins, d’une grande humanité, et une mise en scène d’une simplicité grandiose. Ode à la vie puisant ses forces de reconstruction dans l’art, Drive my car donne la rare et délectable sensation de se ressourcer. Un voyage introspectif aussi atypique que captivant.

4.5 étoiles

 

Drive my car

Film japonais
Réalisateur : Ryûsuke Hamaguchi
Avec : Hidetoshi Nishijima, Tôko Miura, Reika Kirishima, Yoo-rim Park, Masaki Okada, Sonia Yuan
Titre original : Doraibu mai kâ
Scénario de : Ryûsuke Hamaguchi, Takamasa Oe, d’après une nouvelle de Haruki Murakami
Durée : 179 min
Genre : Drame
Date de sortie en France : 18 août 2021
Distributeur : Diaphana Distribution

 

Photos du film Copyright 2021 Culture Entertainment/Bitters End/Nekojarashi/Quaras/NIPPON SHUPPAN HANBAI/Bungeishunju/LESPACE VISION/C&I/The Asahi Shimbun Company

Article rédigé par Dom

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