Critique : Uncut gems

Les frères Safdie continuent leur exploration de la faune new-yorkaise avec Uncut gems, portrait d’un bijoutier acculé par les dettes et qui compte autant sur la vente d’une précieuse opale que sur les paris sportifs afin de sortir de l’impasse. Un thriller qui transforme la matière anxiogène en véritable souffle euphorisant, mais non sans noirceur.

Richesse extérieure

C’est presque le chaos lorsque l’on entre pour la première fois dans la bijouterie de Howard Ratner (Adam Sandler) : des créanciers peu commodes aimeraient qu’il arrête son cirque et Demany (LaKeith Stanfield) a réussi à harponner un célèbre joueur de basket des Celtics, Kevin Garnett, qui joue ici son propre rôle, auquel il serait intéressant de fourguer quelques montres et bijoux. Surexcité, Howard vient de recevoir une opale impressionnante, négociée auprès de juifs d’Éthiopie – le tribut humain des diamants sert d’ailleurs d’ouverture au film. Le bijoutier est intenable, tel un gosse, car la mise en vente aux enchères de l’opale devrait faire de lui un millionnaire. Adieu les dettes et peut-être la vie de « bon père de famille », puisqu’il mène déjà une aventure extra-conjugale avec une de ses employées, Julia (Julia Fox). Seulement pour ce fana de basketball, tout est affaire d’exposition, de montrer la marchandise, ce qui brille, alors que paradoxalement, sa bijouterie n’a pas pignon sur rue : on y accède par un ascenseur puis en traversant un sas capricieux. Howard s’empresse de montrer l’opale à Garnett, qui tombe amoureux de sa nouvelle acquisition, lui propose un achat mais Howard lui refuse puisque les enchères seront bien plus fructueuses. Trop tard, le joueur veut la pierre translucide, il sait qu’elle lui portera chance pour son match de la soirée. Howard reçoit en gage une bague de basketball et la spirale infernale se poursuit.

Collaborant à nouveau avec Daniel Lopatin pour la bande originale du film, Benny et Josh Safdie inscrivent Uncut gems dans la parfaite continuité de Mad love in New York et Good time. Le film avait d’ailleurs été écrit avant ce dernier mais leur rencontre avec Robert Pattinson a repoussé la production de ce film. Lopatin livre des musiques électroniques troublantes, mêlant des nappes de synthétiseurs psychédéliques à des choeurs, et parfois des sons tribaux. Elle offre une dynamique sur laquelle navigue aisément Adam Sandler, terriblement volubile dans ce registre dramatique rare dans sa carrière. Howard n’est ni un loser, ni un winner : il possède sa bijouterie, a une famille, mais il est sur le fil, en permanence. Chez cet individu avide d’argent, trouvant autant son adrénaline quotidienne avec les paris sportifs que ses aventures parfois houleuses avec sa maîtresse, on ne peut rien déceler qui relèverait d’un domaine non matérialiste, la moindre once de spiritualité. Lors d’un repas dans sa famille juive, on constate le désintérêt total pour la religion. Uncut gems, c’est un portrait de cette dégénérescence occidentale qui fascine, car elle se montre aussi odieuse que sympathique : Adam Sandler a probablement ici son plus grand rôle.

Avec les longues focales de Darius Khondji, les frères Safdie travaillent au plus près de leurs personnages avec un style singulier, loin de toute nervosité du cadre, pour aller jusque dans la matière dans deux séquences. Comme Howard et Kevin plongent leur regard dans le cœur chatoyant de l’opale, les Safdie plongent au cœur de ce bijoutier new-yorkais. Pas de tentative de dissection ici, plutôt une exploration sous le joug de l’émerveillement. Avec un scénario qui dévoile finement ses personnages et leurs relations, Uncut gems montre aussi les ravages de l’addiction au jeu : à plusieurs reprises, Howard pourrait se débarrasser de ses créanciers, prendre un peu d’oxygène, mais il faut que chaque somme soit « investie » pour fructifier, avec les risques que cela implique. Le sacro-saint dollar est à la fois un moteur et une fin, le cercle vicieux dans toute sa splendeur. Howard représente alors un fou magnifique, autant une figure de proue de ce monde déliquescent, rongé par l’argent, qu’un triste paria. Une perle rare.

4 étoiles

 

Uncut gems

Film américain
Réalisateurs : Benny Safdie et Josh Safdie
Avec : Adam Sandler, Julia Fox, Keith William Richards, Kevin Garnett, Idina Menzel, LaKeith Stanfield, Eric Bogosian, Tommy Kominik
Scénario de : Benny Safdie, Josh Safdie, Ronald Bronstein
Durée : 135 min
Genre : Thriller, Drame, Policier
Date de sortie en France : 31 janvier 2020 sur Netflix
Distributeur : Netflix France

 

Article rédigé par Dom

Partagez cet article avec vos amis ou votre communauté :

Twitter Facebook Google Plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Comments links could be nofollow free.

 

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Avant de publier un commentaire, vous devez lire et approuver notre politique de confidentialité.