Critique : Gemini man

On peut se demander ce que souhaite prouver Ang Lee avec Gemini Man, un film d’action exploitant les toutes dernières technologies numériques mais au service d’un récit complètement suranné. Et s’il y a bien une vraie démonstration technique derrière ce film, le high frame rate employé ici conduit, à nouveau, à questionner notre rapport au cinéma.

Futurisme arriéré

A la pointe de la technologie lors de sa sortie en 2012, L’Odyssée de Pi permettait, en salle et en 3D, de plonger dans une aventure techniquement éblouissante, avec un récit abouti et émouvant. Ang Lee a ensuite pris les devants avec deux films tournés en 120 images par seconde – alors que les films que vous voyez en salle actuellement sont tournés et projetés en 24 images par seconde. En 2016, Un jour dans la vie de Billy Lynn qui n’a pas pu être vu en salle dans les conditions recherchées par le réalisateur, et aujourd’hui Gemini Man, qui ne peut être vu qu’en 3D HFR – ou 3D+, de 60 à 120 images par seconde selon les salles – dans une sélection de cinémas – la plupart des salles du réseau Pathé Gaumont, mais quasiment aucune pour le concurrent UGC. Et s’il doit être vu, Gemini Man doit être vu en 3D+, car c’est là où réside tout son intérêt, là où il soulève plusieurs interrogations concernant notre façon d’approcher le cinéma et de le vivre. Communément, dans le cinéma numérique, il n’est pas rare de tourner au-dessus de 24 images/s : c’est ce qui permet de réaliser des ralentis. Obtenir plus d’images pour une période donnée mais qui seront exploitées pour ralentir le mouvement avec fluidité, grâce et enchantement pour certains cinéastes. Là, le surplus d’images enregistré par la caméra sert principalement une cause, obtenir des images plus réalistes par leur netteté dans le mouvement, en projetant donc en 60 ou 120 images par seconde. Une technique qui permet de réduire drastiquement les flous de mouvement, et donc de participer à cette sensation de réalisme, voire d’hyperréalisme filmique, comme si les scènes se déroulaient sous nos yeux, à l’instant même de leur impression sur la toile. Peter Jackson fut le premier à s’y essayer avec la saga Le Hobbit, qui pouvait être découverte en 48 images par seconde dans certaines salles à cette époque.

Il serait idiot d’émettre un avis définitif sur cette technologie encore peu exploitée, mais Gemini Man permet d’esquisser certaines conclusions. Oui, les séquences d’action gagnent grandement en immersion et en réalisme, l’union de la 3D et du high frame rate permettent d’effacer un peu plus le mur de la toile, malgré les lunettes sur le pif et le pop-corn des voisins. Un peu avare en scènes d’action, Gemini Man brille lors d’une course-poursuite à moto en Colombie ainsi que dans un dernier acte où la mitraille et la castagne se passent le relais joyeusement. Lorsqu’une mitrailleuse lourde arrose une supérette où sont réfugiés nos protagonistes Henry Brogan (Will Smith) et Danny Zakawerski (Mary Elizabeth Winstead), difficile de ne pas halluciner face aux produits qui explosent et rejettent leur contenu alors que les balles traçantes cisaillent l’écran. Pas de miracle pour les tacherons, cette technologie nécessite d’avoir toujours un regard posé sur l’action, une vraie connaissance de la gestion de l’espace, du placement de la caméra ainsi que du découpage. Lorsqu’il déploie son intrigue et ses (tristes) dialogues, Gemini Man tient du pur téléfilm typé de la fin des années 90 – le projet existe depuis 1997 et a clairement manqué son remaniement contemporain. Cette histoire de tireur d’élite qui, au moment de prendre sa retraite, se retrouve la cible d’un tireur d’élite qui lui ressemble comme un frère jumeau mais avec 30 ans de moins au compteur, peine à convaincre par ses rouages poussiéreux, ainsi qu’un antagoniste sans envergure joué par Clive Owen, mais la technologie employée ne fonctionne pas sur le plan dramaturgique. Avec la fluidité accrue, les scènes les plus simples apparaissent comme terriblement artificielles, du moins, non cinématographiques. Un visage qui se tourne vers un autre, un geste de la main, un simple déplacement dans le cadre se voient comme défigurés par toutes ces images supplémentaires au sein de chaque seconde de film. Pour vous donner une idée concrète, cela ressemble aux horribles effets disponibles – et activés par défaut – sur les télévisions modernes, bien que le lissage du mouvement n’apparaît pas aussi factice ici, et ne s’accompagne pas d’artefacts ni d’autres bizarreries visuelles.

La question que pose donc Gemini Man est celle de la cadence du cinéma. Nous ne pourrions plus regarder uniquement des films tournés en 16 images par seconde comme du temps du muet, dont la cadence participait quelque part à la magie du cinéma, avec ces mouvements singuliers, syncopés. La magie du cinéma que nous aimons tient de ses 24 images par seconde, et si Gemini Man montre que sa technologie sublime les séquences d’action – du moins, en les regardant en 3D, car quel serait le rendu en 2D en HFR ? – mais elle réduit la puissance cinématographique des autres séquences. Il serait peut-être judicieux, par la suite, d’expérimenter sur les deux terrains pour avoir de nouvelles perspectives sur cette technologie. C’est peut-être ce que souhaite aussi dire le film en confrontant un Will Smith version 2019 à un Will Smith rajeuni numériquement, comme si le Prince de Bel-Air venait à s’attaquer à ce qu’il deviendrait plus tard. Comment intégrer les nouvelles technologies dans notre monde ? Deux mondes peuvent-ils coexister, se nourrir, être bénéfiques pour la société ? Du côté du lifting numérique, ce dernier convainc souvent dans les scènes de nuit mais montre ses limites de jour, où le regard du jeune Will manque d’un éclat de vie. Dommage que ce pur film technologique n’ait pas trouvé les plumes idéales pour donner de l’ampleur et insuffler du suspense à ce film d’action orienté sur le clonage mais perdu dans des travers d’écriture d’une autre époque. Gemini man ou le futurisme arriéré, une drôle d’expérience.

2 étoiles

 

Gemini man

Film américain, chinois
Réalisateur : Ang Lee
Avec : Will Smith, Mary Elizabeth Winstead, Clive Owen, Douglas Hodge, Benedict Wong, Linda Emond
Scénario de : David Benioff, Billy Ray, Darren Lemke
Durée : 117 min
Genre : Action, Science-fiction
Date de sortie en France : 2 octobre 2019
Distributeur : Paramount Pictures France

 

Article rédigé par Dom

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