Critique : Pentagon Papers

A l’heure où Donald Trump ne connaît que deux mots à adresser à la « vraie » presse américaine – Fake News -, celle qui ose écrire et dire la vérité sans picorer dans la main du président, Steven Spielberg remet les pendules à l’heure en livrant un film somme sur l’affaire des Pentagon papers, précédant le scandale du Watergate qui poussera Richard Nixon à quitter la Maison Blanche. Un bijou de mise en scène à la force politique ferme.

Une vérité qui dérange

Si Pentagon Papers débute comme une sage reconstitution, avec pour ouverture un passage plutôt raté stylistiquement au Vietnam, c’est pour mieux déployer sa subtile maestria tout au long de cette œuvre qui prendra seulement quelques libertés avec la réalité afin d’étayer un propos qui dépasse celui au cœur du film, la liberté de la presse – d’aucuns réduisent cette œuvre à cette unique thématique. Alors que le New York Times a publié des documents classés top secret concernant la guerre du Vietnam, montrant les signes d’une ingérence qui a débuté depuis plusieurs décennies, le petit Washington Post aimerait aussi concurrencer les cadors de la presse, ou du moins, emboîter leur pas dans un journalisme d’investigation engagé. Assigné en justice par la Maison Blanche, le Times risque énormément, et lorsque Ben Bradlee (Tom Hanks), rédacteur en chef du Washington Post, désire suivre le mouvement de ses confrères, une lourde décision repose sur les épaules de Kay Graham (Meryl Streep), la directrice de publication, car cela pourrait mettre en péril leur entrée en Bourse et la Maison Blanche pourrait les couler d’un simple revers de la main si cela tournait mal pour le journal new-yorkais…

Le problème premier dans le jaillissement de la vérité est l’autocensure, procédant du fricotage entre journalistes et politiciens. Aujourd’hui encore, dans notre pays, le problème est là – voir le désopilant documentaire Les Nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat –, celui du copinage des élites, trompant les gouvernés, en l’occurrence, en sacrifiant sa jeunesse dans un conflit dont le fameux rapport top secret démontre l’inévitable défaite, quoi qu’il advienne. Ben était un ami de John Kennedy, et Kay est une amie de Robert McNamara (Bruce Greenwood), le secrétaire de la défense en première ligne de ce scandale qui soulève le pays. La liberté de la presse passe inexorablement par une démarche d’éloignement des pôles, évitant alors tout conflit moral (ou financier). Le film de Spielberg salue aussi le courage de Kay Graham, une femme bien esseulée dans un milieu patriarcal. Quand Meryl Streep se glisse entre les hommes, elle donne l’impression d’être une proie au milieu de prédateurs en costume cravate. A l’inverse, un plan magnifique la fait traverser une allée de femmes à la sortie de la Cour Suprême où sera rendu le verdict final.

Place de la femme, vérité sur la guerre du Vietnam et nécessité de clamer haut et fort ce qui est caché au peuple et à l’encontre du peuple, ce film qui se déroule en 1971 montre à quel point ces sujets résonnent toujours et encore aujourd’hui, à l’heure du besoin d’égalité salariale et sociale entre les hommes et les femmes, dans un contexte de guerres multiples au Moyen-Orient, et dans un monde où l’Etat exploite effroyablement les nouveaux outils technologiques – l’affaire Snowden, pour ne citer qu’elle, voir le documentaire CitizenFour de Laura Poitras ou le film d’Oliver Stone, Snowden. Dans l’affaire des Pentagon papers, le lanceur d’alerte est Daniel Ellsberg (Matthew Rhys), un analyste que recherchera le journaliste du Post Ben Bagdikian (Bob Odernkirk), ancien camarade.

Tourné dans un 35 mm renforçant la reconstitution historique, le film de Steven Spielberg offre une mise en scène subtile, dans son emploi des plongées et contre-plongées, l’opposition des couleurs chaudes aux couleurs froides, et un montage qui ménage le suspense à plusieurs moments clés. On y retrouve toujours son humanité merveilleuse, son humour délicieux, et cette force pour diriger un groupe d’acteurs brillants. Si d’aucuns pourront décrier sa propension à dépeindre un Richard Nixon monstrueux – mais montré comme une ridicule petite forme noire enfermée au cœur d’une fenêtre de la Maison Blanche –, il faut plutôt voir une façon de se moquer du président actuel des Etats-Unis, odieux personnage qu’on aimerait voir lâcher son siège prématurément. En attendant un miracle, Spielberg nous livre un nouveau bijou avec Pentagon Papers, œuvre d’une grande densité qui raccorde parfaitement avec une autre superbe œuvre politique : Les hommes du président d’Alan J. Pakula. Quelque part, il y a là une façon génialement détournée de présenter une préquelle !
Prochain rendez-vous avec Steven Spielberg dès le 28 mars 2018 pour Ready Player One.

4.5 étoiles

 

Pentagon Papers

Film américain
Réalisateur : Steven Spielberg
Avec : Tom Hanks, Meryl Streep, Bob Odenkirk, Sarah Paulson, Matthew Rhys, Allison Brie, Jesse Plemons
Titre original : The Post
Scénario de : Liz Hannah, Josh Singer
Durée : 116 min
Genre : Biopic, Drame, Thriller
Date de sortie en France : 24 janvier 2018
Distributeur : Universal Pictures International France

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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