Critique du film Imitation Game

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Il y a des figures historiques dont le parcours et le destin offrent la matière idéale pour donner naissance à des films passionnants. Plutôt lisse, Imitation Game aurait pu être un biopic acceptable sur la vie d’Alan Turing, mais fondamentalement, ce long métrage se montre indéfendable. Il est temps de déclarer la guerre à ces biopics qui mentent, omettent et déforment.

La vérité est ailleurs

Sans Alan Turing, vous ne seriez probablement pas en train de lire ces mots. Père de l’ordinateur et pionnier de l’intelligence artificielle, Alan Turing est un génie quelque peu méconnu du siècle dernier. Un génie au destin tragique, la faute à son homosexualité à une époque où la Grande Bretagne considérait cela comme une maladie à éradiquer. C’est au cours de la Seconde Guerre Mondiale que Turing et ses collègues élaborèrent l’ancêtre de l’ordinateur, afin de décrypter les messages des nazis envoyés avec Enigma. Un système de cryptage complexe, difficile à étudier par ses paramètres évoluant toutes les 24 heures. Un défi pour les mathématiciens et cerveaux des forces alliées, et un sujet de film captivant. Joué par Benedict Cumberbatch, le Turing que dépeint Imitation Game est un homme de science à la limite de l’autisme, génie agissant dans l’ombre, à l’écart de son équipe. On y découvre également son enfance, les brimades, son homosexualité, et l’après, ce moment où la police le coinça pour avoir eu des rapports avec des hommes. Bien que le film évite d’aborder en détail les rouages de la cryptologie et du travail effectué par Turing, il faut avouer qu’Imitation Game parvient à quelques reprises à atteindre ces petits moments d’effervescence, quand une avancée ou une découverte se produit, un peu par hasard, un peu miraculeusement. Au terme du film, on est même en droit d’être satisfait d’avoir accompagné ce groupe ayant contribué à faire chuter Hitler sans aucune reconnaissance alors. Pourtant, il suffit de faire quelques recherches sur internet pour démasquer une énième usurpation hollywoodienne.

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La problématique de la véracité des faits, du biopic respectant ses figures, j’y avais été confronté la dernière fois pour une œuvre plus légère, Dans l’ombre de Mary. Emporté par l’émotion du film, j’avais tout bêtement rédigé un texte élogieux, qui ne fut pas modifié malgré la lecture d’articles remettant en question le caractère même des personnages centraux – mais une note figure en fin d’article. Hollywood m’avait encore berné, tant pis. Certains films traînant la mention « inspiré d’une histoire vraie » peuvent se permettre des écarts, parce qu’ils se réapproprient des destins pour exprimer des idées, des émotions, sans nuire à une réalité historique. Raging Bull et Casino de Martin Scorsese sont de parfaits exemples. A l’inverse, son Aviator, magnifique artistiquement, tourne à l’hagiographie parsemée d’inexactitudes. C’est un peu plus dérangeant, le risque étant de modifier la perception d’une personne réelle dans la culture populaire. C’est exactement ce qui se produit dans Imitation Game, où Alan Turing est transformé en prototype du geek asocial, proche de l’autisme. Déformation du caractère. Dans le film, Turing construit la fameuse (et mystérieuse) machine de décryptage seul : erreur, c’est le fruit d’un travail d’équipe. Passons sur certaines omissions et étranges ellipses, après tout, un long métrage ne peut pas tout raconter, mais pourquoi avoir traité de l’homosexualité avec tant de retenue ? Surtout que le film prend le temps de donner une si grande importance à sa relation avec Joan Clarke (Keira Knightley), seule femme de l’équipe qu’il épousa. Des hommes qui s’embrassent, il faut peut-être s’appeler Bertrand Bonello pour oser le montrer – Saint Laurent. Dans Imitation Game, l’équipe de cryptanalystes de Bletchley Park se retrouve confrontée à des dilemmes moraux à partir des informations décodées : sottise, l’équipe ne prenait aucune décision sur l’utilisation des données. La liste pourrait continuer longuement, et d’erreurs en déformations, le film de Morten Tyldum se positionne comme un inacceptable produit hollywoodien. Peut-on défendre des œuvres fainéantes et bienséantes qui salissent sans vergogne des figures historiques ? Non. Décryptons et dénonçons les mensonges de ces œuvres à jeter aux oubliettes.

A lire, en anglais, The Imitation Game : Fact and Fiction.

1 étoiles

 

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Imitation Game

Film américain, britannique
Réalisateur : Morten Tyldum
Avec : Benedict Cumberbatch, Keira Knightley, Matthew Goode, Mark Strong
Titre original : The Imitation Game
Scénario de :
Durée : 114 min
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie en France : 28 janvier 2015
Distributeur : StudioCanal

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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3 commentaires

  1. Point de vue féroce mais qui se défend. Jusqu’ou autoriser la liberté d’adaptation quand un récit s’inspire d’un personnage historique? Je n’ai pas encore encore vu le film aussi je ne peux pas franchement exprimer mon sentiment vis à vis de cette critique mais je me souviens des libertés prises par Milos Forman et Peter Shaffer à l’égard du personnage de Mozart. Historiquement c’était discutable mais sur le plan cinématographique Amadeus reste pour moi un très grand film…

  2. Le vrai problème réside probablement dans le type de libertés prises mais surtout le choix de ce que l’on masque, qui est peut-être encore plus insidieux.

  3. Lorsque tous « les oublis » débouchent sur une forme de trahison, oui je suis assez d’accord.

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