[Critique] Holy Motors (Leos Carax)

Depuis la sortie de Pola X en 1999, Leos Carax s’était volatilisé des salles obscures, jusqu’à réapparaître en 2008 dans le triptyque Tokyo!, avec un segment délirant mettant en scène Denis Lavant en M. Merde. Plus qu’un grand retour, Holy Motors frappe par son ambition, son audace et son intelligence. Un film incroyable.

Cinéma Sacré

Tous les films sont des rêves. Mais certains un peu plus que d’autres ! David Lynch a déclaré ceci il y a une dizaine d’années, et le prologue du nouveau long-métrage de Leos Carax semble être son parfait paradigme. Dans une salle de cinéma comble, les spectateurs sont tous endormis. Non loin, Leos Carax s’éveille et ouvre une porte cachée vers un monde où tout est possible : celui du 7ème art. Tandis que le réalisateur domine la salle endormie, un enfant accoure vers l’écran, suivi par un molosse énigmatique. Il n’en faut pas plus pour que le spectateur prenne déjà le large dans ces quelques instants tout à fait lynchiens, avant de parcourir Paris à bord d’une limousine et d’être nourri par une pléiade de répliques entêtantes. Film penchant sur l’expérimental, Holy Motors pourrait être décrit comme une collection de courts métrages où brillent Denis Lavant, acteur fétiche de Carax, toujours aussi surprenant, conduit d’un rôle à l’autre par Céline (Edith Scob), mais cette œuvre habitée par de nombreux spectres du cinéma propose une réelle réflexion sur cet art en évolution fulgurante depuis l’ère du numérique – ou bien en dépérissement alarmant ?

D’un « rendez-vous » à l’autre, M. Oscar, nom donné au protagoniste interprété par Denis Lavant, qui renvoie directement à l’anagramme choisi par Leos Carax comme nom d’artiste, joue un rôle pour un temps donné, dans un but précis, à l’abri des regards ou bien au beau milieu des parisiens. Voici le travail d’acteur, présenté comme un marathon sans fin ni récompense, ne laissant aucune place pour la vie privée – mais quelle vie ? L’aperçoit-on ne serait-ce qu’une fois au cours du film, ou bien tout n’est qu’artifice et simulation ? A bord de sa loge/limousine, M. Oscar se transforme en une vieille mendiante, reprend les traits de M. Merde, devient un simple père de famille – une famille loin d’être classique ! Chaque séquence apporte son lot d’inventivité délicieuse, surprenante ou grotesque – l’ouverture d’une porte par reconnaissance de poils de nez ! Carax crée un décalage formidable avec la réalité sans jamais virer vers le surréalisme pur. Il faut voir ce qu’il fait de la sensuelle Eva Mendes dans l’un des segments les plus hallucinants du film, sa façon de ranimer Jean Seberg au travers d’une Kylie Minogue étonnante de sensibilité, ou encore de convoquer Georges Franju sans crier gare.

Multitude de rôles endossés par Denis Lavant, multitude d’émotions et d’atmosphères régnant dans le film, qui balaie avec brio tout ce que peut offrir le cinéma en moins de deux heures. Holy Motors revêt tour à tour les parures d’un drame, d’une comédie, d’un film érotique, d’une œuvre musicale, d’un thriller – tout cela en se dirigeant en douceur vers une profonde mélancolie, en exprimant des regrets sur le cinéma d’antan, quand le pixel n’existait pas encore et que le grain donnait du caractère à l’image, quand un tournage nécessitait une machinerie imposante et impressionnante. Alors qu’il nous alerte sur la disparition possible du « Silence, moteur, action » puisque les gens ne veulent plus de ce cinéma, Leos Carax nous redonne foi en la magie du 7ème art, sa capacité à témoigner de notre condition, à nous plonger dans une fantasmagorie exquise, à nous faire vivre et revivre. Une œuvre singulière et fascinante.

4.5 étoiles

Holy motors sera projeté en avant-première le 28 juin, dans le cadre du Festival Paris Cinéma 2012 où une rétrospective Leos Carax sera également tenue. Plus d’infos ici.

 

Holy Motors

Film français, allemand
Réalisateur : Leos Carax
Avec : Denis Lavant, Edith Scob, Kylie Minogue, Eva Mendes, Michel Piccoli, Elise Lhomeau, Jeanne Disson
Scénario de : Leos Carax
Durée : 115 min
Genre : Drame, Expérimental
Date de sortie en France : 4 juillet 2012
Distributeur : Les Films du Losange


Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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4 commentaires

  1. J’ ai vue ce film ce matin au Munich Filmfestival: fantastique, extraordinair, ca me donne beaucoup a penser! BRAVO!
    Un contenu philosophique présenté en des images de notre Temps.

  2. J’ai vu le film il y a quelques semaines. Du début à la fin je n’ai strictement rien compris au film car de sequence en sequence, il n’y a aucune suite logique. C’est à dire qu’il meurt 5 minutes avant puis il réapparaît dans la séquence d’après. A la fin il y a les limousine qui parlent entre elle. Je n’arrive toujours pas à avoir ce qu’il y a de philosophique mis à part que dans cette société nous sommes tous des acteurs.

  3. @echelle : il y a pourtant une suite logique, celle des rendez-vous de M. Oscar ; tout n’est que question d’illusion cinématographique ensuite à chacune des séquences. Il est aussi fort probable que revoir le film t’apporte énormément aussi.

  4. Just saw the URL on the headstone (29:48).
    Amaizing movie!

    Браво!

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