[Critique] Bruegel, le moulin et la croix (Lech Majewski)

Le cinéma rend souvent hommage à la peinture, que ce soit par des portraits d’artiste, la simple utilisation d’une toile ou, plus rarement, en évoquant la création d’un tableau particulier. Avec Bruegel, le moulin et la croix , le cinéaste polonais Lech Majewski signe bien plus qu’un singulier hommage à Pieter Brueghel puisqu’il pénètre au cœur du Portement de croix pour lui donner vie.

Le peintre et le cinéaste

Le film touche dès son ouverture, et pour cause, chaque plan est une véritable toile animée, d’une beauté si saisissante que l’on aimerait, à de nombreuses reprises, marquer un temps d’arrêt pour se délecter de sa splendeur, comme on s’arrête lors de la visite d’un musée face à un tableau de maître si merveilleux que les yeux réclament une promenade au cœur de la toile. Lumière, contrastes et couleurs semblent être le fruit du travail d’un pinceau – instrument qui ne sera jamais montré au cours du film ! – et non d’une caméra. Pourtant, chaque être s’anime, les cadres se meuvent et des sons s’échappent de la toile : c’est bien du cinéma.
Ce n’est pas simplement une incursion dans un tableau de Bruegel que propose Majewski, le film se livre à une étude de cette peinture en s’appuyant sur un ouvrage du critique d’art Michael Francis Gibson. Bruegel en personne, intégré à son œuvre future et joué par Rutger Hauer – trop âgé pour interprété le peintre mais à la carrure si idéale –, décrypte le symbolisme de son tableau foisonnant de détails, de sa composition et de sa multitude de personnages. Le peintre se compare à une araignée qui doit capturer le regard du spectateur dans sa toile – un terme qui, en français, peut autant faire référence au réseau de fils tissés par l’insecte, au tableau et à l’écran sur lequel est projeté le film. A partir d’une esquisse, les explications de l’artiste subliment l’œuvre par le sens profond dévoilé.

Bruegel, le moulin et la croix ne se limite pas à sa beauté picturale et à son analyse fine du Portement de croix, il dramatise la scène représentée grâce à deux éléments qui échappent à la peinture : la mobilité et la temporalité. Le peintre fige le temps dans son œuvre alors que le cinéaste conçoit son œuvre en sculptant le temps. Ainsi, cette scène biblique et anachronique, Bruegel ayant transposé le chemin de croix du Christ au XVIème siècle à Anvers, est découverte dès sa genèse pour atteindre l’instant de la composition et même aller au-delà. Ce long-métrage contemplatif restitue la vie telle qu’elle devait être pour Bruegel, dans ses moindres détails et sans effets de style, hormis le grand faste visuel, tout en respectant la vision de l’artiste. L’emprise qu’exerce le film sur le spectateur croit au fil des minutes, jusqu’à devenir incroyablement saisissante au cours d’une séquence de tempête. Il y a ici un lointain héritage d’Andreï Roublev, film de Tarkovski qui dépeignait des bribes de la vie de saint André l’Iconographe, dans le sens où la caméra semble opérer un voyage temporel plutôt que de retranscrire une reconstitution Très peu de musiques – et très peu de dialogues – altèrent le caractère quasiment documentaire du quotidien mis en scène.

Dans cette étude picturale et dramatique d’un tableau, on décèle quelques images inabouties, ayant recours à des effets numériques pour incruster acteurs et figurants aux différents plans de l’œuvre. Ces insignifiantes lacunes d’arrière-plan n’altèrent en rien le délice visuel offert, procédant d’un travail d’orfèvre des différents pôles artistiques, de la photographie aux costumes sans oublier le mixage sonore final. Malgré qu’ils soient en retrait, les acteurs évoluant ici livrent de très belles performances marquées par la sobriété. Outre Rutger Hauer, on retrouve Charlotte Rampling dans le rôle de Marie, tourmentée par le destin tragique de son fils et Michael York, banquier amateur d’art – on peut découvrir, dans son bureau, deux toiles de Bruegel : La Tour de Babel et Les Chasseurs dans la neige –, ami de Bruegel profondément outré par les exactions des milices espagnoles.

Le Portement de croix, Bruegel, 1564

Loin du simple exercice de style et bien plus qu’un hommage à Bruegel, Lech Majewski et son équipe réalisent un sublime film expérimental sur la grandeur du 3ème art. Bruegel, le moulin est la croix : un chef-d’œuvre pour conclure l’année dans la magnificence.

5 étoiles

 

Bruegel, le moulin et la croix

Film polonais, suédois
Réalisateur : Lech Majewski
Avec : Rutger Hauer, Charlotte Rampling, Michael York, Oskar Hulicka
Titre original : The Mill and the Cross
Scénario de : Lech Majewski, d’après The Mill and the Cross de Michael Francis Gibson
Durée : 92 min
Genre : Drame, Historique, Expérimental
Date de sortie en France : 28 décembre 2011
Distributeur : Sophie Dulac Distribution

Bande Annonce (VO) :

Article rédigé par Dom

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12 commentaires

  1. C’est vrai que plastiquent parlant le film à l’aire très intéressant . Le travail sur la lumière est également impressionnant .

    Sur la forme , avec moins d’ambition et de sérieux ça me fait penser à ça :

    http://www.youtube.com/watch?v=erbd9cZpxps

  2. Oui, un peu. Il y a aussi un film de Rohmer dans ce style – il me semble.

  3. Ça m’a rappelé le visuellement sublime Au-delà de nos rêves, pour ce qui est de l’esthétique.
    Dommage qu’il y ait par moment un élagage un peu grossier dans les incrusts, de même qu’un étalonnage désolidarisant un peu trop les personnages du décor. Enfin hormis ça, note maximale aussi, le GROS chef d’œuvre de cette fin d’année. D’ailleurs comme je l’ai précisé dans ma critique, il est déplorable que pas un seul clampin de la presse française ne se soit bougé le cul pour aller voir le film en avant-première au Louvre (qui était en février de cette année).

  4. Je ne connais pas le film que tu cites Mr Méchant. Je ne savais pas que le film avait été projeté au Louvre en début d’année, je l’ai vu à l’Etrange Festival en Septembre. C’est vrai qu’il est assez hallucinant de ne rien voir ni de rien lire à propos de ce film.

  5. Ça m’étonne pas vraiment, c’est assez mielleux. C’est pas forcément mauvais, mais bon, faut aimer… Il avait été nominé aux Oscars pour ses effets-spéciaux. Robin Williams meurt dedans, laissant sa femme, se retrouve au paradis dans un univers peint par celle-ci et arrive miraculeusement à interagir avec. J’avoue un peu honteusement l’avoir aimé ^^
    Sinon Bruegel a été présenté à Kinopolska la semaine dernière, avec un discours introductif de Lech Majewski qui était présent pour l’occasion. Espérons que le film réussisse un minimum à faire parler de lui…

  6. La Kinopolska, j’ai complètement loupé cet événement… Quoi qu’il en soit, on va essayer de lui faire de la pub avec nos modestes moyens !

  7. Bah c’est un peu tard 🙁 Et malheureusement la blogosphère l’a totalement laissé de côté. Dommage, y’avait même la télé Polonaise qui y était et interviewait les cinéphiles présents.

  8. On m’en avait parlé bien avant son lancement et puis, j’ai oublié, comme tout en ce moment !

  9. Je n’ai pas vu ce film, et j’avoue que ce n’est pas au cinéma que je le verrais, mais je pense qu’avec un bon passage sur Arte dans quelques mois, accompagné d’une belle sortie vidéo, ce film peu s’en tirer avec sa petite gloire.
    On est bien evidemment trop éloigné de l’interet merchantile et publicitaire, pour que la presse s’en interresse ne serai-ce qu’un peu.
    Et j’ai envie de dire que c’est aussi là, tout l’interet de ce site !
    Et ne revons pas, meme avec de la pub, il me semble qu’il s’agit là d’un film destiné aux amateurs du peintre en question.

  10. @domdom2006 : il y a un minimum quand même concernant la presse. Bon, en ce moment, le seul magazine que je lis chaque mois ce sont les Cahiers du Cinéma. Eh bien le film n’est même pas chroniqué dans le numéro de décembre !
    Ensuite, il ne faut pas trop louanger Silence Action, j’aimerai parler de tous les films que je vois, mais c’est humainement impossible. Mais dans ce cas particulier, je suis content de voir que certains sites, dont celui de Mr. Méchant, permettent de donner de la visibilité à ce film qui le mérite.
    Pour revenir au film, je ne peux pas dire que je suis un connaisseur de l’oeuvre de Bruegel, loin de là, mais la peinture m’intéresse – même si cet intérêt se limite à ne voir qu’une ou deux expositions / an, par manque de temps, de connaissances, … L’image me passionne au cinéma – enfin, c’est bête que je dise ça puisque le son me passionne aussi, mais différemment -, on remonte donc naturellement à la peinture qui sert de référence à de nombreux réalisateurs.

  11. Je suis assez étonné que Malausa n’en ait fait aucune critique, alors qu’il est plutôt bien branché films quasi muets (Somewhere, Entre chien et loup…). Le film a tristement une moyenne dégueulasse sur allociné à cause de Premiere qui lui a accordé la note minimale. Du coup sur 3 magazines qui l’ont chroniqué ça fait pas du bien.
    Merci pour le clin d’oeil 🙂 Je vois beaucoup de films et j’essaie d’en critiquer autant que possible, quitte à mettre plus en avant les indés (bons ou mauvais) que les blockbusters (j’ai jamais rien trouvé à dire sur Transformers 3 par exemple, donc autant rien écrire si c’est pour broder de force). Le problème de toute façon c’est que beaucoup se forcent à écrire les premiers sur des films bankables uniquement pour suivre une course à l’audience (ce que disait toujoursraison, et même si je n’étais pas un de ses fans je dois dire que là dessus il marquait un point). Le plus frappant c’est quand d’autres blogueurs me demandent pourquoi j’ai fait une critique de tel ou tel film obscur, alors que personne ne la lira. Ma critique de Invasion of Alien Bikini sera-t-elle moins lue que celle de Thor, qui elle est perdue dans une masse sans fin ? Je n’en suis pas convaincu…

  12. Eh bien le film se retrouve dans les Cahiers de Janvier pour être démonté par Joachim Lepastier en quelques lignes…
    La course à la nouveauté, ce n’est pas tout à fait un problème, si ce n’est que certains articles sont crachés dans l’urgence, complètement bâclés. Perso, j’aimerais avoir le temps de chroniquer tous les films que je vois, mais c’est juste impossible. Il faut faire des choix…

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