Critique : Paris est à nous

Projet né d’une volonté d’agir plutôt que d’attendre des financements, Paris est à nous (initialement intitulé Paris est une fête comme le roman d’Ernest Hemingway) d’Elisabeth Vogler est disponible sur Netflix depuis le 22 février. Une œuvre expérimentale qui concentre forces et faiblesses avec un véritable désir de cinéma, influencé par Terrence Malick, Gaspar Noé et David Lynch.

Chute libre

Vous aviez peut-être vu des appels au don pour la campagne de crowdfunding du film avec Noémie Schmidt déambulant dans Paris, y expliquant la démarche du long métrage d’Elisabeth Vogler : si l’on peut parfois tourner avec des moyens limités, le cinéma numérique ne pardonne pas lors des ultimes étapes de post-production, onéreuses et sans possibilités de s’y substituer pour livrer une œuvre techniquement aboutie. Et c’est d’ailleurs en partie où le bât blesse, d’aucuns critiquant le jeu des comédiens alors que la nature du désagrément se situe dans la post-synchronisation des voix, rarement adéquates dans le mix. Un élément regrettable mais qui ne constitue qu’un léger frein initial pour plonger dans Paris est à nous, l’histoire d’un couple, né d’un flirt lors d’un concert de musique électronique pour tourner à l’amour fusionnel entre Anna (Noémie Schmidt) et Greg (Grégoire Isvarine). Elle est plutôt angoissée quant à l’avenir, exprime librement sa vision du monde, s’interroge sur les destins individuels. Lui est du genre pragmatique, carriériste, c’est d’ailleurs lorsqu’il lui annonce qu’il va quitter la capitale pour travailler à Barcelone que le couple s’effrite, ne lui ayant jamais fait part de ce départ soudain. Alors elle ira lui rendre visite, un simple essai, et c’est là où le film trouve une forme d’ambiguïté qui pousse un peu plus loin l’expérimentation formelle : l’avion en direction de Barcelone s’écrase peu avant l’atterrissage, mais Anna n’était pas à bord… à moins que si, et que tout le reste du film déroule souvenirs et visions purement fantasmées, comme une ultime balade dans la psyché de la jeune femme.

Filmé avec une petite caméra stabilisée, tournant autour des acteurs en pleine rue, au cours de manifestations et événements, Paris est à nous convoque le cinéma de Terrence Malick, par l’image mais aussi par son montage, et d’autant plus lorsqu’une voix off introspective vient nous détacher de la scène en cours. Ce n’est pas aussi sidérant de beauté que dans les œuvres du cinéaste texan, dotées de moyens plus conséquents, mais l’intention est plutôt aboutie, sauf dans de rares errances. Et quand Anna revêt une perruque d’un blond peroxydé, dans un lieu qui apparaît comme le théâtre de sa pensée, il est difficile de ne pas voir une référence directe à Mulholland Drive de David Lynch, avec une caméra tournoyante que ne renierait pas Gaspar Noé, auquel on pense hélas aussi au travers d’une faiblesse de son cinéma, à savoir les dialogues – mais aussi sa puissance esthétique et ténébreuse. C’est quand Anna se retrouve seule que le film montre ses plus belles scènes, mélancoliques, rêveuses, déambulations dans un Paris souvent amorphe, le Paris post-attentat. En plaçant sa comédienne au cœur de la ville, Elisabeth Vogler saisit des instants de notre histoire récente : quand on voit la charismatique Noémie Schmidt passer entre les rangs des CRS, on a l’étrange impression de voir un monde déjà si lointain, qui présente déjà les prémisses du maintien de l’ordre répressif et violent engendré par le gouvernement actuel  : dispersions de foules aux grenades lacrymogènes, explosion qui frappe par sa virulence. Nous n’y pensions pas encore, mais le mal était déjà en marche.

Avec sa bande originale tantôt stimulante, tantôt angoissée de Laurent Garnier pour la partie électronique et Jean-Charles Bastion pour le versant orchestral, Paris est à nous dépasse la simple représentation du délitement du couple. Que représente Anna, cette femme perdue et qui court ? Une candeur qui recherche sa place dans la société, ou bien l’abandon définitif de toute candeur ? Si la première partie du film souffre du caractère chétif du personnage de Greg et l’absence d’autres personnages autour du couple, l’ultime segment, centré sur Anna, bénéficie de tout le magnétisme de la comédienne suisse pour atteindre une forme de transe élégiaque, concrétisation du mariage des influences de Malick et Noé. On finit par perdre notre héroïne, à se heurter à des barrières dressées par la police, à revivre des éclats de vie si proches et pourtant évanouis, et Marianne trône au-dessus d’un monde sans vie. Paris est à nous, vraiment ?

3.5 étoiles

 

Paris est à nous

Film français
Réalisatrice : Elisabeth Vogler
Avec : Noémie Schmidt, Grégoire Isvarine, Marie Mottet, Lou Castel
Scénario de : Rémi Bassaler, Paul Saïsset, Souliman Schelfout, Elisabeth Vogler
Durée : 84 min
Genre : Drame, Expérimental
Date de sortie en France : 22 février 2019
Distributeur : Netflix France

 

Article rédigé par Dom

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