Cannes 2018 : le palmarès commenté

Samedi soir s’est achevée la 71ème édition du Festival de Cannes avec une cérémonie de clôture marquée par l’intervention d’Asia Argento. On revient sur la soirée avec un commentaire sur le palmarès, et quelques mots sur cette édition 2018. Ci-dessus, l’ultime tapis rouge du jury (photo Pascal Le Segretain/Getty Images)

Il n’y a jamais de grandes surprises autour des œuvres récompensées désormais, des personnes bien informées publiant la liste des équipes rappelées à Cannes pour assister à la cérémonie de clôture bien avant le tapis rouge. Avant, le jeu consistait à repérer toutes les équipes montant une dernière fois les marches du Grand Théâtre Lumière. Avec une liste trop longue pour le nombre de prix officiels, il fallait s’attendre à des ex-aequo, voire des surprises. Pour ma part, ayant croisé et salué Lee Chang-Dong (Burning) rue des serbes en plein après-midi, je voyais bien le cinéaste sud-coréen repartir avec un prix, et pas des moindres. Que nenni, son retour flamboyant ne sera pas sacré, hormis du Prix FIPRESCI et du Prix Vulcain qui sont des prix « parallèles. »
C’est en salle Debussy que je découvre la cérémonie avec des collègues. Cette année, nous, badges presse jaune, sommes confinés au balcon de la salle alors que l’orchestre est à moitié vide. Une décision incompréhensible alors que les équipes de contrôle aux portiques de sécurité sont de plus en plus tendues et de moins en moins aimables dans certains secteurs. L’ultime montée des marches est marquée par la présence de Terry Gilliam et de sa troupe pour L’homme qui tua Don Quichotte, soit la conclusion d’un chantier lancé il y a 25 ans et dont la présence fut mise en péril par le producteur Paulo Branco. A 77 ans, Terry Gilliam déploie une fougue adolescente, une forme de nouvelle jeunesse, l’énergie d’un cinéaste qui est venu à bout d’une véritable malédiction. Fait marquant lors de la remise des prix, l’intervention ravageuse, rageuse et déterminée d’Asia Argento, annonçant qu’en 1997, c’est à Cannes qu’elle fut violée par Harvey Weinstein, pointant du doigts le silence de certains, présents dans la salle – moment de malaise à la régie, sur quelles personnalités passer après une telle déclaration ? En parallèle, sur la toile, on apprend que Luc Besson est accusé de viol par une comédienne. Une révolution est-elle réellement en marche ? Peut-être, mais il faudra encore du temps pour évaluer le pouvoir des voix qui se sont élevées, provoquant la chute du magnat hollywoodien et ébranlant d’autres personnalités.
Au cours de la cérémonie, Edouard Baer semble moins à l’aise que lors de l’ouverture, ne perdant pourtant rien de son sens de l’humour. Les lauréats et les membres du jury sont invités à regagner les marches pour assister à un numéro donné par Sting et Shaggy sur les marches, une conclusion bien plus séduisante qu’avec le duo Benjamin Biolay/Louane qui avait plombé l’ambiance de l’édition anniversaire en 2017.

Palmarès du 71ème Festival de Cannes

PALME D’OR
MANBIKI KAZOKU (Une affaire de famille) réalisé par KORE-EDA Hirokazu

GRAND PRIX
BLACKKKLANSMAN réalisé par Spike LEE

PRIX DU JURY
CAPHARNAÜM réalisé par Nadine LABAKI

PRIX D’INTERPRÉTATION MASCULINE
Marcello FONTE dans DOGMAN par Matteo GARRONE

PRIX DE LA MISE EN SCÈNE
ZIMNA WOJNA (Cold War) réalisé par Pawel PAWLIKOWSKI

PRIX DU SCÉNARIO EX-ÆQUO
Alice ROHRWACHER pour LAZZARO FELICE (Heureux comme Lazzaro) et Jafar PANAHI pour SE ROKH (3 Visages)

PRIX D’INTERPRÉTATION FÉMININE
Samal YESLYAMOVA dans AYKA par Sergey DVORTSEVOY

PALME D’OR SPÉCIALE
LE LIVRE D’’IMAGE réalisé par Jean-Luc GODARD

COURTS MÉTRAGES
PALME D’OR
ALL THESE CREATURES (Toutes ces créatures) réalisé par Charles WILLIAMS

MENTION SPÉCIALE DU JURY
YAN BIAN SHAO NIAN (On the Border) réalisé par WEI Shujun

CAMÉRA D’OR
GIRL réalisé par Lukas DHONT présenté dans le cadre de UN CERTAIN REGARD

Le jury de la CST a décidé de décerner le PRIX VULCAIN DE L’ARTISTE-TECHNICIEN 2018 à : SHIN Joom-Hee, le directeur artistique de BURNING pour sa contribution exceptionnelle à la caractérisation des personnages

Samal Yeslyamova saluée
Photo Alberto Pizzoli/AFP

Ce sont les minorités et les plus plus démunis qui ont été salués par le jury présidé par Cate Blanchett. Ayant manqué les deux œuvres célébrées pour leur scénario, je ne me pencherai que sur les autres récompenses. Samal Yeslyamova, découverte dans Ayka la veille de la clôture, annulait le duel entre Joanna Kulig (Cold War) et Zhao Tao (Les Eternels). Tout le film de Sergey Dvortsevoy se construit autour d’elle, de son visage, de l’affliction d’une réfugiée kirghize qui lutte pour sa survie en Russie. L’urgence de la mise en scène, une caméra épaule qui n’offre aucune respiration, concentre tout sur sa comédienne en état de souffrance permanent – son personnage, qui vient tout juste d’accoucher, court après un travail afin de rembourser une dette. Sans aucune emphase, le jeu d’Yeslyamova brille par sa sensibilité, cet éclat de vie dans un regard atterré ou affolé mais qui semble pourtant ne jamais perdre espoir : elle ne jette jamais l’éponge, malgré le sang, la sueur, ce maudit téléphone qui la taraude. Un beau prix d’interprétation féminine, et la récompense chez les hommes apparaît aussi comme une évidence pour Marcello Fonte, exceptionnel dans Dogman de Matteo Garonne. Il déploie dans son personnage de toiletteur canin une sorte de gaucherie touchante, et son caractère chétif le rend d’autant plus attachant face à la brute qui sévit dans son quartier, le condamnant à entrer à son tour dans une spirale de méfaits et de violence. Yeslyamova et Fonte, deux figures méconnues qui seront venues prendre la lumière, et s’affirmer dans une compétition riche en acteurs confirmés.

Spike Lee, Grand prix
Photo Déborah Neris/FDC

Nadine Labaki a fait couler les larmes du jury et de nombreux festivaliers avec Capharnaüm, plongeon dans la misère la plus effroyable à hauteur d’enfants dans un Liban désolé. Un film fort, mais non dénué de défauts – le pathos des dernières séquences, l’exploitation dérangeante d’un enfant de deux ans dans des scènes très dures. Le Prix du jury est une belle récompense pour cette œuvre qui, couronnée de la Palme d’Or, aurait provoqué la colère de nombreux festivaliers pour le manque de subtilité, de finesse dans le regard ainsi que dans le geste. Pawel Pawliskowski se voit salué par le Prix de la mise en scène pour le peu apprécié Cold War, une œuvre pourtant assez remarquable dans sa façon de suivre une relation amoureuse tumultueuse au cours de la guerre froide. C’est aussi à mon sens le film qui offre la plus belle scène finale de toute la compétition. Alors que je le voyais obtenir la récompense suprême, Spike Lee doit se « contenter » du Grand Prix pour le renversant BlacKkKlansman, unique récompense pour le cinéma américain ayant déserté la compétition – l’autre représentant étant David Robert Mitchell avec Under the Silver Lake. D’aucuns critiquent le manque de finesse du cinéaste pour étayer son propos politique, charge anti-Trump qui réclame la paix entre les américains, quels que soient leur couleur de peau et leurs croyances religieuses. Esperons une magnifique carrière en salle pour cette œuvre dynamique, drôle, engagée, et bien plus maîtrisée que ce que disent certaines mauvaises langues !

La surprise fut l’annonce d’un prix spécial par Cate Blanchett en milieu de cérémonie, et plus précisément d’une Palme d’Or Spéciale. La présidente du jury avait été renversée par la proposition de Jean-Luc Godard avec Le Livre d’image, et c’est donc ce film qui reçoit cette récompense étrange car unique, sorte de lot de consolation qui ternit un peu l’image de l’autre palme, comme s’il avait été impossible de trancher, ou comme s’il avait été nécessaire d’offrir un signe de reconnaissance majeur à un cinéaste qui, malgré ses nombreuses sélections, n’aura jamais connu le sacre de la Palme. « Une œuvre révolutionnaire, qui fait progresser le cinéma. » dit Cate Blanchett. Je suis loin d’être convaincu que, si d’autres cinéastes s’engageait dans un tel mode narratif et formel, le cinéma y gagnerait quelque chose. Sur scène, Mitra Farahani, productrice du long métrage, reprend la plus belle déclaration du film, « On n’est jamais suffisamment triste pour que le monde soit meilleur. » Qu’il aurait été beau d’entendre cette formule de la bouche d’une comédienne ou d’un comédien, et non au cœur d’un pensum chaotique, volontairement irritant et poseur dans son ésotérisme.

Hirokazu Kore-Eda enfin palmé
Photo Alberto Pizzoli/AFP

La Palme d’Or, « la vraie », revient au cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda pour Une affaire de famille. Le réalisateur y déploie toute sa douceur, son génie discret pour accompagner des personnages profondément touchants. Le film tourne autour des différents membres d’une famille recomposée par les aléas du destin, car il n’y aucun lien du sang de la grand-mère à la petite Yuri, petite dernière de cette tribu regroupée pour s’entraider, entre boulots précaires et vol à l’étalage. Tout comme Capharnaüm, le film met au centre l’enfance troublée, par un manque d’affection parentale, par une société qui brise les êtres incapables de rentrer dans le rang – le maux principal, l’argent. A la différence que Kore-Eda ne porte aucun jugement, et qu’il laisse le spectateur dans une zone de questionnement. Du prix du jury à la Palme d’Or se dessine un cercle qui débute et se referme sur des enfances brisées : en son cœur, des adultes luttent pour leur survie et pour un monde plus juste. C’est probablement la beauté de ces récompenses qui, comme toujours, laissent de belles œuvres sans la moindre salutation, si ce n’est celle d’avoir participé au plus prestigieux festival de cinéma au monde.

Si Leto est absent du palmarès officiel, il est salué par le prix de Cannes Soundtracks. Quant à Girl de Lukas DHONT, on peut noter qu’il s’agit d’une caméra d’or flamboyante avec quatre prix au total, à Un Certain Regard, le Prix d’interprétation masculine et le Prix FIPRESCI, et ultime couronnement avec la Queer Palm qui lui fut remise la veille à l’AME.

82 femmes sur les marches samedi 12 mai 2018
Photo Antony Jones/Getty Images

Avec des compétitions parallèles brillantes, la 71ème édition du Festival de Cannes s’est montrée d’une grande richesse cinématographique. D’aucuns décrient le manque de stars sur le tapis rouge, les mêmes qui se plaignent de leur invasion dans des films très moyens lors d’autres éditions. Eternels insatisfaits, souvent de la caste des journalistes les plus privilégiés sur place. Préservons notre plaisir de ces vagues d’amertume, celui d’avoir découvert des dizaines d’œuvre de qualité, dont certaines marqueront l’année de cinéma – et la suivante, pour les sorties les plus tardives. Il manquait probablement un certain faste, les séances de gala s’enchaînant comme à l’usine dès l’après-midi de nombreuses journées, afin d’avoir assez de créneaux pour les films hors compétition. En séance de minuit, aucun film n’a marqué les festivaliers s’y étant aventurés – alors que Mandy à la Quinzaine des Réalisateurs, aurait été un choix brillant. On regrettera toujours l’incident Netflix, d’autant plus que Le Livre d’image sera vraisemblablement diffusé sur Arte, sans passage par les salles de cinéma. Autre point noir, les nouveaux plannings de diffusion, avec l’exclusivité des séances de gala – alors que certains journalistes voient certaines œuvres avant le festival et n’hésite pas le faire savoir sur internet. Ce n’est pas l’alignement des séances de 19H, ni la projection des films de 22H30 le lendemain matin qui pose problème, mais l’impossibilité de rattraper un film en séance du lendemain sans sacrifier un nouveau film de la compétition, les rattrapages ayant lieu uniquement le matin alors qu’ils s’étalaient dans la journée auparavant. Question soirée, le festival n’a presque plus aucun éclat. La nuit, ses plages sont éteintes, hormis lorsque la Plage Nespresso et celle de la Quinzaine des Réalisateurs accueillent une fête, dont il faudra déguerpir à 2h du matin, quand l’aube pouvait y pointer son nez jadis. Le seul club lié au festival qui résiste ? La Villa Schweppes, qui proposait aussi cette année des before dans une villa mais la programmation des films ne m’a jamais permis d’y faire un saut. Quant à ces 82 femmes de cinéma, représentant les 82 femmes sélectionnées en compétition depuis la création du festival (contre 1688 hommes), leur manifeste parviendra-t-il à changer la donne en matière de production cinématographique ? Car si seulement trois réalisatrices se trouvaient en compétition cette année, c’est le reflet, en bout de chaîne, d’une industrie où les femmes peinent à donner vie à leurs projets cinématographiques. On attend Cannes 2019 pour saisir les premiers pas d’un réel changement…

Article rédigé par Dom

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