Cannes 2018 : Aimer les films et courir vite

On se lance dans le tourbillon de films cannois en cette troisième journée de festival avec pas moins de quatre films, dont trois de la compétition : L’été (Leto), Yomeddine, Plaire, aimer et courir vite. Découverte également à la semaine de la critique du premier film réalisé par Paul Dano, Wildlife. La nuit, nous avons pris d’assaut le bateau Arte. En photo ci-dessus, Paul Dano et Zoé Kazan présentant Wild life au Miramar aux côtés de Charles Tesson.

A Cannes il faut savoir se montrer matinal pour optimiser le nombre de films vus chaque jour. Dès 8h, le Grand Théâtre Lumière s’active grandement avec la foule qui se présente pour découvrir L’été (Leto) de Kirill Serebrennikov, réalisateur russe qui n’aura pas les honneurs de présenter son film en personne, étant assigné à résidence en Russie. C’est une œuvre qui se consacre à deux figures du rock russe à la fin des années 80, dans une URSS où cette musique rageuse et libertaire est vue d’un mauvais œil par les autorités et les plus fervents communistes. Il y a d’abord Mike (Roman Bilyk), leader du groupe Zoopark, figure encore underground mais reconnue dans le milieu. Loin des clichés de la rock star, Mike est un passionné, qui traduit les morceaux de ses groupes américains et anglais préférés afin de partager les saintes paroles comme des évangiles avec ses camarades. Mais c’est aussi un jeune père de famille, avec sa femme Natacha (Irina Starshenbaum), toujours à ses côtés. Un été, ils rencontrent deux jeunes admirateurs cherchant à former un groupe, dont Viktor (Teo Yoo). Un homme dont la musique et le style attireront fortement Natacha, faisant naître une complicité immédiate. Filmé dans un noir et blanc somptueux, L’été se déploie comme un terrain d’expérimentations musicales et visuelles, notamment avec des scènes clippesques avec des reprises très intéressantes, de Talking Heads ou encore Iggy Pop – mais le groupe le plus vénéré ici est T.Rex. Loin de constituer une véritable critique du gouvernement, le film de Serebrennikov vogue entre souvenirs délicats et rages contenues, histoire d’amitié entre deux musiciens s’entraidant pour parvenir à exister comme artistes dans un pays cherchant à les museler au moindre écart. Grâce à une approche originale du biopic, ce long métrage porté par la puissance de la musique trouve le parfait angle pour suivre son timoré triangle amoureux. Une œuvre aussi classe que punk, déclaration d’amour à des musiciens passionnés, nés dans un lieu en cruel manque de libertés individuelles.

Aussitôt sorti, aussitôt de retour au Grand Théâtre Lumière au petit trot. Cette fois, pour Yomeddine, premier long métrage d’A.B. Shawky. Le film suit deux parias, Beshai (Rady Gamal), lépreux qui vient de perdre sa femme dans la colonie où ils sont gardés au ban de la société, et le petit Obama (Ahmed Abdelhafiz), un orphelin. Abandonné à la léproserie enfant, Beshai décide de quitter son secteur aride où il survit en fouinant dans une vaste décharge, et ce, afin de retrouver sa famille. Débute alors un voyage qui n’est pas sans rappeler les enjeux du film Une histoire vraie de David Lynch, et quelque part, Beshai représente une figure aussi opprimée qu’Elephant man, à l’exception qu’il n’est pas un phénomène de foire. Fragile en certains points, notamment le montage et l’utilisation de la musique dans sa première partie, ce drame parvient à gagner en intensité au fil de son cheminement, où Beshai se confronte au regard des autres, et dont la maladie, pourtant guérie, répugne tout à chacun. Grâce à son humour, Yomeddine évite tout misérabilisme, et porte également un regard sensible et intelligent sur ses protagonistes. Ce n’est pas forcément un prétendant à un prix, mais c’est un long métrage qui touche par ses intentions et sa mise en lumière des laissés-pour-compte.

Changement de décor en début d’après-midi pour se rendre à l’ultime séance au Miramar du film d’ouverture de la Semaine de la critique, Wildlife de Paul Dano. Le comédien désormais réalisateur est présent avec sa co-scénariste et compagne, Zoé Kazan, pour nous dire quelques mots sur son rapport à Cannes. Même aux Etats-unis, il suit de très près ce qui s’y passe, quels sont les films qui y sont salués afin de les découvrir plus tard. Le couple se montre naturellement très heureux de dévoiler leur film dans un tel cadre.
Wildlife est l’adaptation d’un roman de Richard Prior, saisissant l’horreur de l’implosion de la cellule familiale à hauteur d’adolescent avec Joe (Ed Oxenbould). Un garçon très intelligent, tétanisé par ce qui se déroule entre ses parents. Tout débute lorsque son père, Jerry (Jake Gyllenhaal) est renvoyé injustement de son travail. Il décide alors de quitter le domicile afin de combattre les violents incendie de forêt dévastant le Montana. Une décision brutale que ne comprend pas sa femme Jeanette (Carey Mulligan), dont le départ du mari expose toute la fragilité psychologique. Face à son fils, elle va fréquenter un homme de bonne situation, et mettre en péril son couple malgré l’absence de Jerry. L’action se déroule dans les années 50 et formellement, Paul Dano livre un film soigné et appliqué. Pourtant, une profonde torpeur empêche d’irriguer ce récit, qui manque du contrechamp du quotidien de Joe, ici, toujours confronté à la situation parentale pour ne laisser que de brèves parenthèses à l’école ainsi qu’au studio de photo où il travaille le weekend. Une forme d’apathie règne malgré la sensibilité du sujet, et bien que les comédiens, dont le jeune Ed Oxenbould, s’avèrent impeccables, quelque part, le feu ne prend pas…

La quête journalière de films s’achève par un vrai coup de cœur avec Plaire, aimer et courir vite, découvert en Salle Debussy après une file où la pluie a failli troubler la quiétude de la croisette. Il se passe quelque chose de fort dès les premiers plans du nouveau film de Christophe Honoré, accompagnés par langueur exquise du One love de Massive Attack. Partagé entre Paris et la Bretagne, le film suit Jacques (Pierre Deladonchamps), un écrivain atteint du sida. Jacques est un auteur à succès, il a eu un enfant avec une femme, et, à cet instant où nous le découvrons, il doit faire face à la mort imminente d’un ex, Marco, touché par le même mal que lui – et peut-être que c’est ce dernier qui lui a transmis. Lors d’un meeting en Bretagne, il rencontre dans un cinéma – idée assez géniale de transformer la salle en espace de rencontre – le jeune Arthur (Vincent Lacoste). C’est plus qu’une aventure d’un soir, les adresses et numéros sont échangés, mais pour Jacques, la fin le guette déjà et comment croire à une ultime romance ?
Le film est loin de d’exposer la légèreté que laisse présager son titre, déployant un vaste panel d’émotions dans cet éventail qui va de l’amour à la mort. L’humour, la déception, la joie et la mélancolie se succèdent au fil des séquences. Sensuel et habité, notamment grâce à ses comédiens impeccables, parmi lesquels on trouve également Denis Podalydès, Plaire, aimer et courir vite porte un regard particulièrement fort sur la fatalité, par ses situations souvent inattendues, sa mise en scène soignée où les idées foisonnent pour fluidifier le montage, cette fougue qui pousse le cinéaste à un renouvellement artistique. Les scènes nocturnes sont fascinantes de beauté, grâce à la photographie mais aussi ces corps, dans un mouvement joueur – lorsque Arthur retrouve Jacques pour la première fois –, ou bien figés comme des statues de marbres enfouies dans les ténèbres – lorsque Arthur annonce à ses amis qu’il part pour la capitale. C’est, à mes yeux, le meilleur film de Christophe Honoré. A quoi peut-il prétendre au palmarès ? Il est encore tôt pour se prononcer, mais un Prix du jury voire un Grand prix sont plus qu’envisageables vu le calibre de ce long métrage. Le film sortant en simultanée en France, on vous le recommande vivement !

Le festival étant bien lancé, les lieux où festoyer la nuit tombée sont de plus en plus nombreux. Grâce à Robin des Chroniques de Cliffhanger et Victor, plus connu sous le pseudonyme InThePanda sur youtube, c’est sur le bateau Arte que je passe la soirée, pour une soirée Sens Critique où c’est Le Mellotron qui assure la partie musicale pour une ambiance très chill puis dansante. On y discute films, d’autant que sont présents certains membres du Festival des Arcs et de Wild bunch. Attention à ne pas abuser sur le champagne non plus : il faut pouvoir quitter le navire sans tomber à l’eau !

Prochain article avec Cold War, Joueurs, Le livre d’image, Diamantino et le premier passage à la Villa Schweppes.

Article rédigé par Dom

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