Cannes 2018 : le roi Marty

Il y a des journées où l’on découvre peu de film à Cannes mais où l’on vit des émotions intenses. C’était le cas mercredi 9 mai, en croisant la route de Penélope Cruz et Martin Scorsese, ce dernier pour une conversation exceptionnelle. Niveau film, la redécouverte de Mean Streets et l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs avec Les Oiseaux de passage de Cristina Gallego et Ciro Guerra.

En traînant au palais des festivals, on peut tomber sur n’importe qui. Bien sûr, les festivaliers les plus informés savent parfaitement qu’Asghar Farhadi et ses comédiens allaient traverser la passerelle de la salle du soixantième pour gagner la salle de conférence, ressortir du palais pour suivre leur lourd agenda cannois. Mais aucun ne pouvait se douter tomber sur Benicio Del Toro, le très accessible président du jury de la section Un Certain Regard. Pour ma part, j’ai la chance de capter l’attention de Penélope Cruz en renouant soudain avec les cours d’espagnol des années bahut, et ce, afin de faire signer un magazine pour un ami. Difficile de ne pas être enchanté par le regard et le sourire de l’actrice espagnole, et donc, de débuter la journée sur un petit nuage !

C’est donc le cœur déjà bien rempli que je gagne le théâtre croisette à midi, afin de m’assurer les meilleures places pour redécouvrir Mean Streets de Martin Scorsese, séance suivie par une conversation avec le réalisateur new-yorkais. Je n’avais vu ce film emblématique du début de sa carrière qu’une fois, avec un DVD zone 1, avant la restauration du film, et sur un petit écran. Le voir enfin en salle, dans une belle salle, dans sa version restaurée – déjà disponible à la vente – permet de réévaluer tout ce film qui déploie déjà une fascinante faune de gangsters et petites frappes. C’est aussi un film où, en 1974, personne ne pouvait savoir encore que Martin Scorsese ainsi que deux des comédiens du film, Harvey Keitel et Robert De Niro, allaient devenir de véritables mythes du cinéma américain. Keitel campe Charlie, un gangster rongé par la notion du bien et du mal, et qui ne comprend pas ceux qui parviennent à se laver de leurs péchés grâce à la religion. Il en pince fortement pour Teresa (Amy Robinson), mais paradoxalement, il joue au dur qui ne veut pas tomber amoureux. Son quotidien est troublé par Johnny Boy (Robert De Niro), le cousin de Teresa qui accumule les dettes dans le quartier de Little Italy sans se soucier des conséquences. Les deux acteurs offrent déjà des confrontations mémorables dans ce plongeon dans un monde où la violence est le pain quotidien, entre petites magouilles et crimes plus conséquents. C’est dans ce film que Martin Scorsese commence à expérimenter grâce à la musique, pour amplifier certains plans – ce travelling mythique dans le bar exploitant merveilleusement le Jumpin’ Jack Flash des Rolling Stones – ou bien composer une atmosphère qui crée un pont entre les personnages et les spectateurs. Une œuvre sauvage et habitée, qui préfigure déjà les œuvres les plus rageuses et virtuoses de Martin Scorsese.

Suite à la projection, la cinéaste Céline Sciamma, présidente de la SRF, invite une prestigieuse consoeur et de prestigieux confrères afin de mener une conversation avec le réalisateur de Taxi Driver et Raging Bull : Rebecca Zlotowski, Jacques Audiard, Cédric Klapisch et Bertrand Bonello. Martin Scorsese est accueilli sous un tonnerre d’applaudissements mérité, qui émeut le cinéaste – et nous aussi. L’échange durera plus de 90 minutes et ne sera retranscris ici qu’après les festivités, manque de temps oblige. Mais voici certains points abordés au cours de cet après-midi absolument exceptionnel. D’abord, Martin Scorsese a salué Pierre Rissient, disparu récemment, qui avait apporté Mean Streets à la Quinzaine des Réalisateurs en 1974. Si la conversation a débuté sous le signe de la révérence, elle a pris un tournant passionnant lorsque le grand Marty a été interrogé sur ses méthodes de travail, qui sont multiples. C’est un mélange de préparation stricte sur storyboard, mais avec aussi une place pour l’improvisation sur le plateau, lorsque le décor a été parcouru. Si certains films tels que Taxi Driver ou Casino sont très storyboardés, une œuvre comme Silence a demandé à Scorsese plus de spontanéité car il n’était pas possible de visiter tous les lieux de tournage en amont. Ce qui lui importe en premier lieu ? Mettre ses comédiens à l’aise, dans une situation de confiance. Interrogé sur son rapport à la comédie, Scorsese déclare qu’After hours est une comédie, mais sous la forme d’un cauchemar, à la façon du récent Mother! de Darren Aronofsky, avec ces gens qui ne cessent d’entrer dans la maison, tous voulant manger le bébé. Lancée comme une locomotive endiablée, Scorsese nous glisse qu’il a d’ailleurs fait un cauchemar similaire il y a quelques jours, une chose atroce ! Entre humour, connaissance encyclopédique du 7ème art et informations précieuses sur son parcours et ses tournages, Martin Scorsese s’est montré à la hauteur de sa réputation, celle d’un cinéaste américain immense, unique, oeuvrant aussi pour la mémoire du cinéma. Merci à la Quinzaine des réalisateurs pour l’organisation d’un tel événement, qui restera gravé dans la mémoire des heureux festivaliers présents au Théâtre Croisette cet après-midi là.

Sacré Marty !

Difficile de suivre mon programme initial suite à cette conversation si fascinante, sachant que Martin Scorsese doit retourner dans la salle avant le film d’ouverture de la Quinzaine afin de recevoir le Carosse d’Or dont il est le lauréat pour cette cinquantième édition. Un tour de file sur la croisette et me revoilà presque sur le même siège, où les mêmes cinéastes, accompagnés en plus d’un Yann Gonzalez lui aussi ému de rendre hommage à Scorsese, le reçoivent à nouveau sur scène, avec une entrée fracassante sur le Jumpin’ Jack Flash des Rolling Stones. Une vraie rock star. Martin Scorsese reçoit son prix avec la plus grande humilité, saluant à nouveau Pierre Rissient ainsi que les grands noms qui sont aussi passés par la Quinzaine des réalisateurs. Une émouvante consécration qui laissa place à la présentation du film d’ouverture, Les oiseaux de passage, de Cristina Gallego et Ciro Guerra, présents avec certains techniciens et acteurs, représentants d’un cinéma colombien si rare et qui était au rendez-vous dans la salle avec plusieurs réalisateurs venant assister à la nouvelle œuvre de ces auteurs émergeant.

L’équipe des Oiseaux de passage

Le précédent film de Ciro Guerra, véritable choc nous plongeant dans un double voyage au cœur de la jungle, L’Etreinte du serpent, avait déjà fait sensation à la Quinzaine des réalisateurs en 2015. Avec la co-réalisatrice Cristina Gallego, le duo explore à nouveau la culture disparue de leur pays, une culture profanée, altérée et détruite par les maux de l’homme blanc, en l’occurrence, le capitalisme. Inspiré d’une histoire vraie s’étant déroulée entre les années 1960 et 1980 dans la région de la Guajira, Les Oiseaux de passage retrace les violents changements au sein des tribus Wayuu, dont les plus jeunes générations abandonnèrent les traditions ancestrales dans un juteux trafic de marijuana avec les américains.

Découpé en cinq chapitres – cinq chants –, le film se concentre sur Rapaeyt, jeune homme ambitieux qui, avec son ami Moncho, se lancèrent dans le trafic de drogue afin de réunir la dot nécessaire à son mariage avec Zaida. C’est le point de départ d’une véritable gangrène qui s’attaquera à plusieurs familles. Déjà, Moncho tient un peu du personnage de Johnny Boy dans Mean Streets, il se montre incontrôlable et vit purement comme il l’entend, en l’occurrence en embrassant un train de vie de véritable petit baron de la drogue. Il sera à l’origine de tous les maux qui affecteront la famille de Rapayet ainsi que celle d’Anibal, le fournisseur de l’herbe « sauvage. » Avec une mise en scène assurée, Les Oiseaux de passage se positionne comme un thriller assez unique, par son exploration d’une culture disparue, en déployant un récit qui, par son mélange des codes classiques du genre aux traditions et croyances des Wayuu, mène à une atmosphère particulière, tribale. C’est un film aussi intéressant par le genre sur lequel il déploie son récit que ce dont il témoigne sur ce peuple. Il est fascinant de voir la position occupée par la femme, dont la parole est véritablement sacrée et les cauchemars analysés pour adopter la conduite idéale. En réponse à cette spiritualité féminine, les hommes, eux, à l’exception de l’oncle de Rapayet, sont de véritables pantins du saint pesos, déambulant l’arme au poing ou à la ceinture comme de tristes cowboys.
Le film tire son titre des différents oiseaux qui font leur apparition au cours de ces chants lugubres, tous annonciateurs d’un élément presque prophétique et impossible à contrecarrer. Sans jamais céder au sensationnalisme d’une guerre de cartels, le film de Gallego et Guerra est parcouru de visions impressionnantes et parfois surréalistes. C’est une œuvre qui s’inscrit dans une véritable continuité thématique, volonté de raconter l’histoire de la Colombie grâce à un médium pouvant traverser les années et les générations, témoignage d’une culture éteinte, sinon en péril. En somme, une œuvre de poids pour ouvrir la cinquantième édition de la Quinzaine des Réalisateurs.

La soirée se poursuit à l’Atelier des Merveilles Ephémères, cette année sur le rooftop de l’hôtel Five Seas, cadre enchanteur avec sa piscine sur la terrasse. Ambiance cosy entre cocktails, DJ sets et groupes sur une fréquence pop-rock.

Article rédigé par Dom

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