Critique : Silence

Troisième film religieux de Martin Scorsese, rejoignant La Dernière tentation du Christ et Kundun, Silence est un projet que le génie new-yorkais a porté pendant 28 ans avant de pouvoir le réaliser. Adaptation du livre éponyme de Shûsaku Endô, publié en 1966, Silence est une œuvre spirituelle qui questionne la foi et son expression dans le Japon du XVIIe siècle persécutant les chrétiens.

Foi ébranlée

Silence, ce sont plus de 150 minutes de grand cinéma, un cinéma profond et humble, l’oeuvre d’un cinéaste immense maîtrisant autant son sujet que son langage filmique, loin de la nervosité de ses films de gangsters ou des portraits tourmentés. On pense parfois à Akira Kurosawa dans la composition des plans, cette quiétude, ces paysages – non pas japonais car le film a été tourné à Taïwan – et l’architecture des villages. Il y a aussi ce personnage ambivalent, un peu comme un chien fou qu’aurait pu camper à la perfection Toshiro Mifune, Kichijiro, excellemment interprété par Yôsuke Kubozuka. C’est ce personnage clé qui conduira en premier lieu les pères Rodrigues (Andrew Garfield) et Garupe (Adam Driver) dans un village côtier où les chrétiens, persécutés, voient en l’arrivée de ces prêtres un signe divin. Cachés, les deux hommes vont illuminer le village par leur foi et leur rôle de prêtre jésuite, mais la véritable raison de leur mission au Japon est de retrouver leur mentor, le père Ferreira (Liam Neeson), figure de renom enseignant le catholicisme au pays du Soleil-Levant mais qui aurait renoncé à sa foi au travers de l’apostasie. La rumeur voudrait qu’il se soit même marié avec une japonaise. Rodrigues et Garupe vont alors faire face aux horreurs commises à l’encontre des chrétiens sous l’impulsion de l’Inquisiteur Inoue-Sama (Issei Ogata).

Le silence évoqué par le titre du film est le silence de Dieu face à la torture des chrétiens, des tortures conduisant à une mort atroce. Vient aussi cette interrogation : comment un peuple peut se montrer aussi barbare envers les leurs pour avoir choisi une autre religion que le bouddhisme ? Impuissants et cachés pour ne pas être capturés, Rodrigues et Garupe se confrontent alors au doute, leur foi alors inébranlable vacille au travers d’un choc profond. Et lorsqu’ils sont parmi les villageois, c’est à nouveau l’amour et la reconnaissance qui les envahit. Profondément ascétique, Silence déploie aussi une dialectique puissante. Lorsque Rodrigues est capturé, le film se resserre alors sur sa terrible solitude, condamné à assister aux sévices infligés aux chrétiens, même pour ceux ayant apostasié. C’est la foi de Rodrigues qui est attaquée, c’est à lui qu’on demande de renoncer et de rejoindre le destin supposé du père Ferreira. S’établit alors un dialogue remarquable entre Rodrigues et le puissant mais si chétif Inoue-Sama (ainsi qu’un sournois interprète joué par Tadanobu Asano). Les chrétiens acceptent leur sort, s’élèvent en martyrs, mais Rodrigues exprime une souffrance spirituelle terrible. Si Andrew Garfield trouve probablement son meilleur rôle jusqu’à présent, on constate que Martin Scorsese conduit tous ses comédiens à ce même niveau de jeu, profond et sans fioriture.

Pour apostasier, il suffit de mettre un pied sur une icône du Christ. Un simple geste, symbolique. Se pose alors la question de la représentation de la foi et de son expression : la gestuelle peut-elle s’opposer à la croyance ? Renie-t-on la chrétienté ainsi, par cette pression en apparence anodine ? Découle, peu à peu, la passionnante interrogation sur l’expression de sa foi. Peut-on la cacher pour mieux la pratiquer à l’insu d’un peuple vigoureusement hostile à une religion autre que le boudhisme sur ses terres ? Et vient la résonance avec l’actualité, les conflits religieux continuant toujours leurs ravages, alimentant la tension entre les peuples. Ce voyage au bout de l’enfer de la foi démontre aussi sa puissance par les questions complexes qu’il suscite, des questions qui, si elles doivent trouver un fragment de réponse, passent par l’expérience douloureuse de sa figure centrale, partagée entre la voie du Christ et la voie du renoncement, mais entièrement dévouée à son prochain. Martin Scorsese décrypte le silence divin dans un geste aussi sobre qu’audacieux : encore une œuvre clé dans son incroyable filmographie.

4 étoiles

 

Silence

Film américain, italien, japonais, mexicain
Réalisateur : Martin Scorsese
Avec : Andrew Garfield, Yôsuke Kubozuka, Adam Driver, Tadanobu Asano, Liam Neeson, Issei Ogata, Shinya Tsukamoto, Ciarán Hinds
Scénario de : Jay Cocks, Martin Scorsese, d’après un roman de Shûsaku Endô
Durée : 161 min
Genre : Drame, Historique
Date de sortie en France : 8 février 2017
Distributeur : Metropolitan FilmExport

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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