Cannes 2015 : Love, love, love

Cannes 2015 jour 8 avec l’événement tant attendu en séance de minuit, Love de Gaspar Noé. Les deux films de la compétition ont également été découvert, Mountains may depart et Youth.

22:30, l’excitation est dans l’air, et après un dîner fort mérité avec quelques camarades, nous nous rendons vers le Grand Théâtre Lumière où Love doit être projeté à 00:15. Il y a déjà une petite file face au palais, mais nous ne savons guère où nous mettre avec nos badges presse. Le protocole reste obscur pour les agents de sécurité déjà présents. On vogue alors d’un côté à l’autre du GTL jusqu’à ce que l’accès nous soit ouvert dans la file corbeille face au palais.

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Lorsque Jia Zhang-ke et son équipe descendent le tapis rouge, sous les applaudissements, on se dit qu’on y est enfin. Jamais je n’avais vu un tel engouement pour une séance de minuit en cinq Festivals de Cannes, le GTL sera complet jusqu’à son dernier siège au bout du balcon. Comme à l’accoutumée, Thierry Frémaux présente le film, le réalisateur et ses comédiens – « Vous ne les connaissez pas encore mais vous saurez tout d’eux dans deux heures. » Dans la salle, il y a du beau monde, dont Benicio Del Toro, Alexandre Aja, ou encore le réalisateur argentin Fernando Solanas. Plaisantin, Gaspar Noé débarque dans la salle avec les lunettes 3D déjà sur son nez. Le réalisateur qui avait déjà présenté Irréversible et Enter the void à Cannes semble décontracté.

love

Love n’est pas le premier film « de cinéma » présentant des scènes de sexe non simulées. Récemment, il y a eu les Nymphomaniac de Lars Von Trier qui, en plus, misait sur une prouesse technologique assez perverse et troublante, l’utilisation de doublures pornographiques pour y incruster ses vrais comédiens. Les trois acteurs principaux du film ont donc des rapports sexuels réels, et si je le précise si vite, c’est que le plan d’ouverture est une scène où Murphy (Karl Glusman) et Electra (Aomi Muyock) se masturbent l’un et l’autre sur un lit. Plan fixe à la lumière picturale. Rien de vulgaire, mais la naissance d’une proposition esthétique forte, sensuelle. Tourné au format scope en 3D, Love constitue une expérience troublante car ultra immersive malgré le peu de profondeur de champ. La grande partie du film se déroule en appartement ou bien au lit, souvent filmé en plongée depuis le plafond. Le film débute un 1er janvier, Murphy se réveille mal à l’aise aux côtés d’Omi (Klara Kristin) et de leur bébé. Un message sur son répondeur laissé par la mère d’Electra laisse craindre le pire. Ainsi débute un voyage mental et sulfureux dans la passion disparue entre Murphy et Electra où Gaspar Noé et son chef opérateur Benoît Debie redéfinissent l’esthétique du cul et du couple. Les plans oscillent entre la splendeur de peintures de la Renaissance et des délires électriques à lueur de sources lumineuses multiples et colorées. Enivrant par sa bande originale qui contribue aussi à faire des scènes d’amour de véritables trips hypnotiques, Love se contente de l’enjeu simple des sentiments, du déchirement émotionnel entre deux êtres qui commettent des erreurs fatales pour leur couple. Si le jeu d’Aomi Muyock montre toutes ses limites dans les quelques scènes de crise, les comédiens s’avèrent plus que convaincants dans cette œuvre où apparaissent aussi Gaspar Noé – qui tisse tout un jeu à partir de son nom – et Vincent Maraval, producteur du film. Noé présente toujours le tort d’exposer au travers des dialogues l’essence et motivations de son film, mais Love marque par son spectacle pornographique élevé au rang d’art, sa relation fusionnelle et destructrice entre Murphy et Electra, leurs jeux sexuels qui les conduiront vers leur propre perte. La fluidité du montage passe par des effets de noir semblable au clignement des yeux, contribuant à renforcer le rapport immersif. Sous l’influence des cadrages de Kubrick, Gaspar Noé réalise là un film unique, une proposition esthétique et intimiste jusqu’alors inédite, où des amoureux se déclarent leur flamme dans un cimetière, comme si l’amour et la mort étaient deux corps s’abandonnant à une étreinte sublime. Le film le plus bandant du Festival de Cannes 2015.

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Peu de spectateurs ont quitté la salle au cours de la séance, du moins, dans nos quartiers en bas du balcon. Grosses salves d’applaudissements pour l’équipe qui se retrouve dehors face à l’entrée du Village International. Noé, dans un état second, déambule au milieu des quelques spectateurs présents et festivaliers tandis qu’une caméra le suit. Il serait bon de prolonger la nuit au Petit Majestic mais on m’informe qu’il est fermé. L’équipe semble se diriger vers le Baron et c’est à l’entrée que je parle avec le chef opérateur Benoît Debie qui évoque le tournage en 3D avec des Red Dragon, l’étalonnage et la raison qui l’a fait atterrir dans une petite scène du film en chamane ! Une chouette conversation où l’on parle également de Roger Deakins et de son Sicario, mais aussi de la différence entre numérique et argentique, de leurs coûts. Pour Benoît Debie, rien ne remplace encore la beauté et les caractéristiques d’un tournage en pellicule.

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Retour aux découvertes du début de journée avec Mountains may depart du chinois Jia Zhang-ke. Trois époques pour trois formats d’image dressent le destin d’une chanteuse Shen Tao (Zhao Tao) et de deux amis cherchant ses faveurs, le modeste Liangzi (Liang Jin Dong) et l’opulent Jinsheng (Zhang Yi). Colorée et drôle, cette première partie qui se déroule en Chine en 1999 mène à l’explosion du trio afin de retrouver chaque personnage dans leur nouvelle vie, en 2014. Vient l’amertume, la maladie, et un nouveau déchirement avant de gagner l’Australie en 2025. Ample et ambitieux, le nouveau Jia Zhang-ke ressemble à un fleuve sentimental, dont le lit s’étend comme ces formats, du 1.33 au scope en passant par le 1.85. Une œuvre romanesque assez remarquable et intelligente.

A 15:00, Youth de Paolo Sorrentino gagne le Grand Théâtre Lumière une dernière fois avant sa séance de Gala à 19:00. Je m’assoies en bas du balcon gauche à côté d’une jeune femme, accompagnée par un homme d’un certain âge. Alors que je travaille un article sur l’ordinateur – il ne faut pas perdre la moindre minute ! -, ils engagent la conversation en anglais. Elle est comédienne et se prénomme Jessica, il est réalisateur et se prénomme Mark Lester. Mark Lester, le réalisateur de Commando avec Arnold Schwarzenegger ! Drôle de rencontre qui nous mène à discuter de l’état des soirées cannoises mais également des films découverts de la compétition.

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Youth conduit le réalisateur italien dans un hôtel suisse, où se repose un ancien chef d’orchestre, Fred Ballinger (Michael Caine), et qui se voit sollicité par la Reine d’Angleterre pour diriger à nouveau. Ce à quoi il se refuse catégoriquement. Entouré par son ami de longue date Mick Boyle (Harvey Keitel), réalisateur préparant un scénario avec une troupe de jeunes scénaristes, le « maestro » sera rapidement rejoint par sa fille Lena (Rachel Weisz). De plus un plus imbu de sa propre mise en scène, Sorrentino multiplie les plans complexes, par leur mouvement et la lumière en jeu – les scènes de cauchemar de Fred au début du film. Pure démonstration technique qui tombe dans la vulgarité, notamment par cette façon de scruter les visages, de mettre l’accent sur les traits hors du commun, comme le visage de cette jeune masseuse au sourire déformé par un appareil dentaire, qui passe son temps face à un jeu vidéo de danse lorsqu’elle ne travaille pas. Présence improbable, celle de Maradona, filmé comme un pachyderme encore capable de jongler d’un pied avec une balle de tennis. Plutôt admirateur du travail de Sorrentino, ce film marque une rupture avec le travail effectué sur La Grande Bellezza, où les vanités et la vulgarité pouvaient se justifier par le propos du film. Ici, la vieillesse est filmée avec un regard malsain, voire misanthrope. En dehors du personnage de Fred et de sa fille, tout n’est qu’accessoire ou pur objet de curiosité, comme le comédien que joue Paul Dano et qui finit déguisé en Adolf Hitler. Sorrentino ne cherche pas à rejoindre l’élite des cinéastes italiens, il cherche à aller au-delà et pense déjà avoir réussi. C’est là où réside tous ses problèmes de mise en scène, ou plutôt de regard, et de récit. Chaque scène se transforme en prétentieux élément autonome, dégénéré. Un film assez détestable, bien que d’aucuns lui offrent déjà la Palme d’Or !

La photo bonus : se garer sur la croisette est une mauvaise idée, quel que soit le véhicule.
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Le plan parfait du lendemain :
Dheepan de Jacques Audiard et The Assassin (en séance de gala) de Hou Hsiao-Hsien. On ira où la nuit nous porte.

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Article rédigé par Dom

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