Clermont-Ferrand 2015 : Grands courts

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Le festival du court métrage de Clermont Ferrand 2015 s’est achevé samedi 7 février. Retour sur quelques grands courts métrages découverts en Auvergne et sur les activités d’un festival de qualité, offrant aux jeunes (et moins jeunes) cinéastes la possibilité de voir leurs œuvres projetées devant un public avide de cinéma. Photo ci-dessus, les vélos du Bicycle Bar

La seconde cérémonie de clôture (trois sessions pouvant chacune différer se suivent) en salle Cocteau m’a permis de découvrir quelques magnifiques films du palmarès. Il y a tout d’abord Père de Lotfi Achour, Prix du public de la compétition internationale, film traitant en l’espace d’une quinzaine de minutes de la paternité avec un regard d’une force étonnante. Un conducteur de taxi se voit accusé par une jeune femme déposée à l’hôpital en urgence d’être le père du bébé. Pour cet homme, à la tête d’une famille de deux enfants, tout bascule lors du test de paternité. Le Grand prix de la compétition internationale a été décerné à Hole de Martin Edralin. Véritable anti-Intouchables, ce film canadien montre la solitude affective d’un handicapé tout en abordant sa sexualité. Une œuvre poignante d’authenticité.
L’authenticité ou l’authentique cité sont des termes qui pourraient qualifier certaines comédies prenant comme protagonistes des jeunes de banlieue. Le court ne tombe pas dans les clichés cultivés par certains longs métrages, et cela fait un bien fou ! Avec un regard amusé, Journée d’appel de Basile Doganis brise clivages et clichés, sur l’immigration et l’identité nationale, sur tous ces détails idiots qui mènent à l’exclusion. Une belle chronique, l’espace d’une journée à Versailles, entre la caserne militaire et le château.

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Guy Moquet de Demis Herenger

Autre perle de la cité, récompensée du Prix spécial du jury et du public en compétition nationale, Guy Moquet de Demis Herenger. C’est une histoire d’amour qui doit affronter les préjugés et le climat d’un quartier qui a abandonné la romance. C’est une histoire qui pourrait se dérouler dans n’importe quel parc entouré par des barres d’immeuble. Bandes de filles et bandes de mecs s’interrogent sur ce que s’apprête à faire le surnommé Guy Moquet : embrasser celle qu’il aime au milieu de tous, les pieds dans le lac. Visant à réintégrer la romance dans la cité, Guy Moquet brille par le ton de ses comédiens, son humour bon enfant et sa douce féerie insufflée par sa musique. Si chacun fait son propre film de sa vie, il faut espérer que Demis Herenger continuera de nous partager les siens, et pourquoi pas en long métrage la prochaine fois ?

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Fan Fan de Chia-Hsin Liu

Dans la compétition internationale, les programmes I3 et I9 brillaient la qualité de leurs films de tous les horizons. On pouvait y découvrir De L’hiver au printemps de l’égyptien Mohamed Kamel, une histoire pudique et touchante sur la mue de la jeune fille vers la femme, la problématique du dialogue avec le père alors que la mère a disparu. Le film d’animation de la polonaise Karolina Specth L’incroyable homme élastique proposait une courte aventure délirante, exploitant toutes les possibilités comiques d’un concept de remplissage de l’espace géométrique par un corps toujours plus invasif. Venu de Taïwan, Fan Fan explorait le monde de la prostitution au travers du projet de recherche d’une étudiante qui la mène à travailler dans un bar à hôtesses. Ancré dans l’amertume sentimentale, le film de Chia-Hsin Liu étudie méticuleusement l’étrange triangle formé par le cœur, le corps et l’argent. Résonnant étrangement avec l’actualité des dernières semaines, L’offre de Moïra Pitteloud place un fils d’immigrés algériens face à un cruel dilemme. Alors que les services de renseignements suisses lui proposent une série d’entretiesn et d’exercices afin de rejoindre leurs rangs dans la lutte antiterroriste, ses proches s’inquiètent pour son avenir s’il venait à signer pour une tâche insidieuse. Un polar captivant. C’est par un thriller à l’ironie géniale que s’achevait cette série avec County State USA : Maïs doux de Jonathan Nowak. Dans une petite ville, un jeune braqueur se voit aidé par un agriculteur qui s’apprête à être saisi de tous ses biens par la dite banque. Malin et drôle jusqu’à son dénouement.

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The Bravest, the Boldest de Moon Molson

L’éclectisme du programme I9 a démontré qu’il est tout à fait possible de passer du drame à la comédie (et vice versa) sans problème, du moment que les films se montrent forts, confiants dans leur sujet. Débutant par une parenthèse lumineuse au cœur de la misère ukrainienne de Feuilles mortes (Masha Kondakova), le programme s’engageait ensuite dans un film chinois militant et révoltant : dans Coupable de King Fai Wan, une étudiante est condamnée pour avoir manifesté. En décidant de ne pas plaider coupable au nom de la liberté, Siu Yau s’expose à la prison ferme. Une œuvre suscitant l’indignation et dont l’existence tient probablement du miracle tant la censure fait rage là-bas. Les deux films suivant revenaient à la douceur de la comédie, Roadtrip (Xaver Xylophon) avec les mésaventures d’un insomniaque et Jour J (Julia Bünter) qui donne à Adrienne sept jours pour trouver un partenaire capable de lui donner un orgasme avant ses trente ans. Le dernier film, mon favori du festival, est un drame américain de Moon Molson. The Bravest, the boldest, c’est une nouvelle déchirante qui cherche à rester sur la fuite de façon poignante. Deux militaires dans un ascenseur et une femme remontant son linge suffisent à propulser le film dans une dimension dramatique intense. Moon Molson ne cherche pas à répondre au comment mais tout simplement à montrer sans pathos toute l’émotion suscitée par la perte d’un être cher, loin des siens. Avec une direction d’acteur impressionnante, un zeste d’humour parfait, The Bravest, the boldest bouleverse par ses regards perdus et son besoin de silence. Le deuil était aussi au centre de Crocodile de Gaëlle Denis, dernier film du programme I6 dans lequel un champion de natation apprend la mort de sa fille, dévorée par un crocodile à des milliers de kilomètres de son Angleterre natale.
On pouvait aussi retrouver en I6 le norvégien primé à Cannes 2014 Oui nous aimons de Hallvar Witzø, quatre plans fixes qui font dérailler la fête nationale avec un pur humour scandinave. Venu du Kirghizstan, le beau En menant le bétail de Ruslan Akun proposait une belle chronique sur des enfants de fermiers livrés à eux-mêmes. Autre œuvre notable, le film d’animation Hipopotamy de Piotr Dumala, symphonie cauchemardesque où des femmes et leurs enfants sont violemment attaqués par un groupe d’hommes.

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Sept fois par jour nous pleurons sur notre sort et nous nous levons la nuit pour ne pas rêver de Susann Maria Hempel

Le Labo est le seul programme que je suis parvenu à suivre dans son intégralité – avec cinq séries, il n’y a aucune gloire là-dedans ! En plus des bons films mentionnés dans le précédent article, il ne fallait pas manquer L3 pour le cauchemar contrasté de The Hole (BongSu Choi), l’hypnotique et aérien Tehran-Geles (Arash Nassiri) ou la chronique presque lynchienne de Beach Week (David Raboy). L4 était probablement le labo le plus brillant, proposant au travers de chacun de ses films une expérience de cinéma d’une grande singularité. Du poétique Yen Yen au surréaliste et délirant Symphonie N°42, l’itinéraire nous faisait passer par les installations de Susann Maria Hempel, lauréate du Grand Prix avec Sept fois par jour nous pleurons sur notre sort et nous nous levons la nuit pour ne pas rêver. Un film aussi magnifique que perturbant, évoquant folie et abus sexuels avec un regard aussi créatif que désenchanté. Si Cams et Ser e Voltar ont respectivement reçu le Prix spécial du jury et le prix Canal +, il est triste de voir le conventionnel (et porteur de clichés) S séduire la majorité du public, puisqu’il en reçoit le prix. A croire que les spectateurs du labo préfèrent rester sur le terrain d’un cinéma facile et sans audace !

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Les Oiseaux-tonnerre de Léa Mysius

De l’audace et du talent, il y en avait énormément dans le programme national. En animation, Le C.O.D et lecoquelicot (Jeanne Paturle, Cécile Rousset) et ses témoignages d’enseignants d’une école primaire difficile constitue un documentaire magnifique et profond. Une Chambre Bleue (Tomasz Siwinski) explore le coma dans un voyage mental, pictural et onirique. Beach Flags, une épreuve de sauvetage (Sarah Saidan) diffuse un beau message de solidarité et de sagesse au travers de la condition de la femme en Iran. Le métaphysique L’homme sur la chaise (Dahee Jeong) s’engouffre dans l’onirique réflexion sur l’homme tandis que le superbe Carapace (Flora Molinié) explore l’apprivoisement du corps par une femme incapable d’avoir un rapport sexuel. Une œuvre exploitant des techniques d’animation similaires à A Scanner Darkly, transformant chaque cadre en tableau vivant. Si le superbe et touchant Silence de Mujo d’Ursula Meier, extrait du film Les Ponts de Sarajevo, n’avait pas totalement sa place dans le programme F3, Les Oiseaux-Tonnerre de Léa Mysius permet d’entrer dans un univers rupestre captivant. Doté d’une photographie magnifique – les scènes de nuit sont les plus belles que j’ai pu voir dans le festival –, le film suit deux adolescents chassant l’alouette. Entre Antonin et sa sœur Eleonor, règne un terrible secret. Dans cette chronique où les figures parentales sont absentes, une jeune femme conduit Antonin sur les sentiers de l’amour, le détournant alors de sa sœur handicapée. Par son style et par sa maîtrise technique, le film n’est pas sans rappeler le cinéma de Rebecca Zlotowski, et à l’heure où j’écris ces mots, le film est toujours visible sur le site de Télérama.
Difficile et impressionnant par ses longs plans séquences au steadicam, Hillbrow (Nicolas Boone) dépeint toute la violence et la misère du quartier éponyme de Johannesburg. Sans aucun dialogue, le film se montre souvent éprouvant, notamment dans un ultime plan qui joue avec la patience du public – et qui donne pourtant une conclusion parfaite à tant de détresse. Les Invisibles (Akihiro Hata) immerge le spectateur dans le quotidien des équipes de nettoyage des centrales nucléaires, et son seul défaut est de souffrir de la sortie l’an passé de Grand Central. Le temps d’une mauvaise soirée pour célébrer vingt-cinq bougies, Essaie de mourir jeune (Morgan Simon) traite de la rupture avec la figure paternelle quand cette dernière se montre aussi irresponsable qu’incapable de comprendre son enfant. Une chronique portée par des comédiens au charisme saisissant. Enfin, dans un registre comique, Tarim le brave contre les mille et un effets (Guillaume Rieu) joue la carte de la parodie dans un excellent délire méta. Hommage à Sinbad et Ray Harryhausen dans une aventure qui séduira sans mal les fans de OSS 117, le film de Rieu rit des superproductions en jouant savamment sur les différents effets spéciaux du 7ème art.

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Le Marché du film

Ci-dessus, je n’évoque que quelques films appréciés parmi les 85 découverts – environ. Si peu si l’on parcoure l’intégralité du programme, brillant de diversité. Mais Clermont-Ferrand est loin de se limiter à des projections : il y a le marché du film, composé d’acheteurs internationaux – organisant de fameux apéros chaque jour – et où se déroulent des conférences de différents acteurs de la production, de France et d’ailleurs. Au bar des réalisateurs de l’Oceania, chaque début de soirée est l’occasion d’apprendre et de faire de nouvelles rencontres. J’ai également eu la chance de pouvoir participer à une session de speed dating avec des producteurs, permettant de revoir sa copie sur la façon de proposer ses scénarios et pourquoi pas de voir naître de futures collaborations. Et question festivités, chaque soir, l’Electric Palace proposait des concerts ouverts à tous tandis que se tenaient toujours des fêtes dans les clubs et bars de la ville, ou bien encore à la coopérative pour la soirée organisée par Canal+. Clermont-Ferrand, c’est un festival où l’on se sent bien car il ne manque de rien, et tant qu’il y aura un public aussi enthousiaste et des cinéastes aussi créatifs, sa vitalité n’est pas prête de perdre une once de son éclat. Merci également à tous les programmateurs, partenaires et bénévoles qui le font vivre.

A noter qu’une reprise du palmarès aura lieu au Forum des Images le 15 Février.

Article rédigé par Dom

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Un commentaire

  1. Merci pour ce passionnant compte-rendu. Le cinéma de demain est bien là.

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