Critique du film Foxcatcher

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Avec trois longs métrages de fiction en dix ans, Bennett Miller montre bel et bien qu’il compte parmi les grands réalisateurs américains. Récompensé du Prix de la mise en scène à Cannes en 2014, son Foxcatcher n’est peut-être pas son plus grand film mais forme une tragédie glaçante à partir d’un étrange fait divers.

La Chute de l’aigle doré

On pourrait caractériser Bennett Miller comme un portraitiste, offrant au réel un écrin somptueux, cinématographique mais sans outrance. Ce ne sont pas des personnages de fiction qui l’intéressent mais des hommes bien réels, dont le destin et leurs décisions tiennent du romanesque ou de la tragédie. Truman Capote avec Philip Seymour Hoffman, Le Stratège avec Brad Pitt, et désormais Foxcatcher, dont l’affiche est partagée entre Steve Carell, Channing Tatum et Mark Ruffalo. Comme dans son précédent long métrage qui plongeait dans l’univers du management et du coaching du baseball, la relation entre le sport et l’argent est au cœur de ce drame qui flirte tristement avec le grotesque par son moteur, John E. du Pont, riche héritier qui s’éprend pour la lutte au milieu des années 1980. Période faste pour les frères Schultz, médaillés olympiques des jeux de Los Angeles en 1984. Mark, le cadet, joué par Channing Tatum, est contacté par John du Pont (Steve Carell) : il désire créer sur le domaine familial un centre d’entraînement – et les désirs du millionnaire sont des ordres. John déclare vouloir venir à l’aide des champions américains, se justifie avec les méthodes des soviétiques pour monter que son support financier pourra redorer le blason de l’Amérique. Une simple histoire de patriotisme, en apparence. Mark, véritable éponge, est facilement convaincu contrairement à son frère Dave (Mark Ruffalo) qui ne voit pas d’intérêt à changer de vie, d’autant plus qu’il a déjà fondé une famille comptant deux enfants. Le début de la collaboration entre John et Mark marque le début d’un processus de destruction insidieux.

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Passées les images d’archive de la dynastie des du Pont et la découverte des deux frères, une sensation de malaise saisit le film avec l’apparition de John E. Du Pont. Campé par un Steve Carell méconnaissable, vieilli et défiguré par une prothèse nasale, John E. Du Pont, qui aime être surnommé l’aigle ou l’aigle doré – avec un sérieux de pape –, est un cinquantenaire un peu effrayant : son pouvoir, c’est sa fortune, son vaste domaine, son armada de domestiques et d’hommes à son service. Il suffit de le voir assis pour saisir son envie de dominer, la tête penchée en arrière pour prendre de haut son interlocuteur comme un corbeau perché sur la branche d’un arbre. Funeste animal qui pourrait faire de Foxcatcher une fable de La Fontaine sur la dégénérescence qu’entraîne l’opulence. Car si John est un fascinant corbeau, Dave tient tout à fait du gorille par sa démarche, son mental et même sa façon de jouer avec ses enfants. Mark pourrait alors représenter un bœuf mal dans sa peau, cherchant autant une figure tutélaire, de Dave à John, qu’un moyen d’être son propre vecteur de réussite sportive. Mais si Dave à toujours été bienveillant à son égard, John s’avère loin de la figure d’ange gardien des lutteurs qu’il veut imposer publiquement. Contaminé par un besoin de reconnaissance morbide et l’indolence de sa propre condition, John vampirise Mark pour le conduire sur des sentiers loin de toute gloire olympique. Drogue, alcool, domination ambiguë détournent Mark de la rigoureuse préparation physique d’un athlète tandis que John recherche la reconnaissance auprès de sa mère, passionnée d’équitation et qui voit dans la lutte un sport inférieur. L’arrivée de Dave au camp d’entraînement Foxcatcher modifie alors les rapports entre les trois hommes pour conduire le film vers un drame qui semblait miraculeusement repoussé jour après jour.

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Si le prix de la mise en scène pouvait quelque peu surprendre lors du palmarès cannois, revoir le film permet de saisir toutes ses subtilités et de mettre de côté les nombreux échanges en champ-contrechamp. Foxcatcher déroule son récit avec la lenteur implacable de la fatalité, tout y est scellé dès lors que la voiture de Mark Schultz passe devant le renard en bronze de la propriété des du Pont. Lorsque John ne prend pas la parole, Bennett Miller parvient à continuer son étude de caractère en exploitant savamment la longue focale, notamment lors des rares scènes de lutte. Et si les personnages mentent – entre eux, face à un public ou les objectifs d’une caméra –, les regards exposent le triste fond de leur pensée, de leurs sentiments. Talent du réalisateur et directeur d’acteur, et des comédiens eux-même. A ce titre, il est triste de constater que la prochaine cérémonie des Oscars boude Channing Tatum dans ses nominations alors que Carell et Ruffalo se retrouvent respectivement dans les catégories Meilleur acteur et Meilleur acteur dans un second rôle. Des trois, Channing Tatum est celui dont la transformation physique est la moins imposante, mais en matière de jeu, il donne sans doute sa meilleure performance. Il y a également dans Foxcatcher un travail poussé en matière de sound design. Par isolation de certains bruits, en renforçant les basses fréquences, Bennett Miller isole d’autant plus Mark Schultz au combat, observé par John et Dave. Par ailleurs, sans abuser non plus de transitions évocatrices, Miller affiche un sens du montage judicieux. Bien que l’abus de pouvoir et la violence soient des éléments qui habitent et expliquent en partie le drame de Foxcatcher, une terrifiante inconnue subsiste dans l’équation. Mené par des acteurs géniaux, ce récit sur le déclin en devient d’autant plus glaçant que captivant.

4 étoiles

 

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Foxcatcher

Film américain
Réalisateur : Bennett Miller
Avec : Steve Carell, Channing Tatum, Mark Ruffalo, Vanessa Redgrave, Sienna Miller
Scénario de :
Durée : 129 min
Genre : Drame, Biopic
Date de sortie en France : 21 janvier 2015
Distributeur : Mars Distribution

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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