[Cannes 2014] #04 Samedi saint

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Samedi 17 mai 2014, véritable culte pour les films avec quatre longs métrages : Saint Laurent, Amour fou, Le Meraviglie et The Disappearance of Eleanor Rigby. Photo ci-dessus, l’équipe du film The Disappearance of Eleanor Rigby sur la scène de la salle Debussy.

L’événement du jour était la présentation de Saint Laurent de Bertrand Bonello. Direction le Grand Théâtre Lumière dès 7h30 pour s’assurer les meilleures places de la première projection du film. En projet depuis 2011, le film de Bonello s’est vu doublé par un biopic signé Jalil Lespert. Mais contrairement à ce premier film juste porté par Pierre Niney dans le rôle du couturier et de Guillaume Gallienne en Pierre Bergé, Bonello n’avait aucune volonté de retracer toute la vie de l’icône de la mode : tout comme Mr. Turner présenté en compétition jeudi, Saint Laurent évite les écueils des biopics linéaires et poussiéreux, se concentrant ici sur dix ans de la vie d’Yves Saint Laurent, de 1967 à 1976. C’est Gaspard Ulliel qui campe ici le couturier et il n’a pas à rougir de sa prestation face à l’excellent Pierre Niney – il serait d’ailleurs en fait dommage de mettre en compétition ces deux comédiens ayant effectué un travail de composition remarquable et analogue. Jérémie Renier, de son côté, joue un Pierre Bergé plus sobre et moins maniéré que Gallienne. Mais sus aux comparaisons : le Saint Laurent de Bonello se dresse comme un beau portrait d’un artiste rongé par son art et son envie de transcender l’existence. De l’atelier où les idées prennent vie grâce aux couturières aux soirées de haute défonce, de l’alter ego féminin (Betty jouée par Aymeline Valade) à l’amant fidèle (Jacques de Bascher joué par Louis Garrel), Saint Laurent ne trace aucun itinéraire chronologique solide mais déploie des épisodes de sa vie, éclatés, donnant au film l’allure d’un trip mental au cœur des souvenirs du couturier – que l’on trouvera dans la dernière partie plus vieux, joué par Helmut Berger, dont la voix est post-synchronisée parfois maladroitement avec celle d’Ulliel.

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Visuellement épatant, parfois cauchemardesque, Saint Laurent s’inscrit tout à fait dans la lignée des œuvres de Bertrand Bonello, creusant ses personnages centraux jusqu’à leur essence. Le film brille aussi par son rapport avec l’époque dans laquelle il se déroule (notamment via un split-screen judicieux comparant les événements historiques avec les créations d’YSL ou lors de passionnants échanges épistolaires avec Andy Warhol). Impressionnant sans jouer la carte de l’esbroufe, Saint Laurent prend comme référence Kubrick, Proust, Visconti et s’élève dans son propre bain artistique. Le dernier chapitre du film, plus révérencieux et dominée par une atmosphère crépusculaire conclut le geste de Bonello avec classe : le cinéaste offre à Yves Saint Laurent l’immortalité. Quel plus beau cadeau peut-on faire à un artiste révolutionnaire qui craignait pour sa postérité ?

Si la journée précédente marquait le premier échec en matière de soirée, ce samedi 17 mai sera celui du premier film manqué. Bien que reçu froidement la veille, je souhaitais rattraper Captives d’Atom Egoyan en salle du Soixantième, tout juste après le film de Bonello. Hélas, les priorités presse ont été abolies pour les séances du lendemain et mes quarante minutes d’attente n’auront mené à rien : salle comble à une vingtaine de festivaliers près. Réajustement de programme à prévoir et premiers doutes quant aux projections où se rendre : tenter de découvrir Un Amour fou de Jessica Hausner (aussi en rattrapage mais dans la petite salle Bazin) ou bien suivre le mouvement d’éloge pour It Follows à la Semaine de la critique ? C’est pour le film de Hausner que j’ai tenté ma chance, avec succès, après avoir parcouru une croisette bondée, weekend oblige. Impossible de circuler à pied devant le Carlton, la foule s’étant amassée pour photographier Tomer Sisley installé en terrasse. Les touristes cherchent derrière chaque paire de lunettes de soleil une célébrité et cela est payant parfois, comme une adolescente surexcitée après avoir réalisé un selfie avec Manu Payet.
Après de nombreuses difficultés, j’atteins le 3ème étage du palais où se situe la salle Bazin : contrairement à la salle du Soixantième, la presse dispose d’une file prioritaire qui me permet de pénétrer dans cette salle au nombre de siège réduit pour la première fois.

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Amour fou se déroule dans le Berlin du début du XIXe siècle. On y découvre Henriette (Birte Schnoeink), une jeune mère qui va tomber malade suite à la rencontre d’un étrange (et raté) écrivain, Heinrich (Christian Friedel). Ce dernier, dépressif, cherche une femme avec laquelle se suicider, à l’aide d’un pistolet, ultime acte d’amour à ses yeux pour quitter un monde sans intérêt. Parfois comique avant de rentrer dans la charge dramatique de son sujet, le film de Jessica Hausner porte un élégant regard sur les maux de l’âme à une époque où ces derniers commençaient à peine à être considérés par le corps médical. Esthétiquement maîtrisé, on pourra regretter la boucle rébarbative de certaines scènes, des interventions romano-bouffones de l’écrivain aux chants accompagnés au piano. Intéressant malgré son caractère répétitif.

D’un film l’autre au pas de course, direction la file Debussy pour le film italien de la compétition, Le Meraviglie d’Alice Rohrwacher. C’est l’histoire d’une famille d’apiculteurs avec à sa tête Wolfgang (Sam Louwyck), qui met à contribution toutes ses filles, même les plus jeunes. Comme dans Corpo Celeste, l’axe central du film est une adolescente, Gelsomina (Maria Alexandra Lungu), qui voit dans une émission de TV la chance de permettre à sa famille de mener une vie moins rude – une chose que son père voit d’un mauvais œil. Avec sa fée de la télé (Monica Bellucci), son émission TV baptisée « Le Pays des merveilles », le film de Rohrwacher aurait pu se diriger vers le conte social. La cinéaste italienne prend pourtant le contrepied et prend discrètement la direction inverse, celle de la désillusion et de l’amertume. Si fondamentalement, les idées intéressantes ne sont pas rares, Le Meraviglie s’avère quelque peu poussif, avec sa caméra épaule et ses moments de ringardises – venant aussi de l’émission de télévision italienne – et une figure paternelle antipathique, personnage rude luttant pour préserver sa condition, aussi précaire soit-elle. Probablement le film le plus faible que j’ai pu découvrir en compétition à ce jour.

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A peine sortie de Debussy que l’on regagne une file pour Debussy. Seul le contexte change, The Disappearance of Eleanor Rigby, sous-titré « them », premier long métrage de Ned Benson, est sélectionné à Un Certain Regard. Ce projet est présenté à Cannes dans une version de deux heures après plusieurs montages : il existe d’ailleurs deux autres films/montages, l’un consacré à la femme, « her », et l’autre à l’homme, « him ». Ce film aborde la difficulté de surmonter la mort d’un enfant pour un couple, séparé après la tentative de suicide d’Eleanor (Jessica Chastain). Conor (James McAvoy), propriétaire d’un petit resto qui peine à faire ses couverts n’a qu’une envie, retrouver sa femme qui a coupé les ponts avec lui. El retrouve le domicile de ses parents (Isabelle Huppert et William Hurt, génial) pour reprendre des cours tandis que Conor cherche conseil auprès de son meilleur ami et de son père. Le film aborde la thématique du couple en crise et du deuil sans aucun pathos, naviguant du quotidien d’elle à lui avec aisance. La belle lumière et l’utilisation de courtes focales en extérieur contribuent à conférer du charme à ce drame. Pourtant, la bouffée de fraîcheur initiale s’estompe rapidement, et la sensation de voir le fruit de différents montages concassés en une version de 110 minutes apparait. C’est aussi un manque de profondeur qui pèse sur The Disappearance of Eleanor Rigby, préférant les digressions quotidiennes plutôt que l’exploration directe de ses problématiques. Erreurs de jeunesse, sans nul doute, de la part d’un cinéaste qui se montre déjà très efficace en matière de direction d’acteurs, ce qui est déjà louable pour un premier projet audacieux dans son concept d’origine.

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A la fin de la projection, l’équipe du film s’est montrée très disponible pour des photos avec les festivaliers en orchestre. Et puisque nous n’avons pas tous les jours l’occasion de rencontrer une actrice adulée, voici mon point culminant de la soirée (merci à Aurelia) :

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Suite du festival avec le film événement du dimanche 18 mai, The Homesman de Tommy Lee Jones.

Article rédigé par Dom

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