[Critique] Shame (Steve McQueen)

Le second film d’un réalisateur représente toujours une étape difficile, d’autant plus lorsque l’on a livré un véritable chef-d’œuvre en guise de coup d’essai. Hunger était autant la révélation d’un acteur, Michael Fassbender, que celle d’un réalisateur, Steve McQueen. A nouveau réunis pour Shame – et déjà associés sur le troisième long-métrage de McQueen, Twelve Years a Slave –, le duo reste focalisé sur le corps, mais cette fois-ci la violence est mentale et la faim, sexuelle. Loin d’être aussi marquant que Hunger, ce nouveau film trouble par sa forme radicale au service d’un récit sulfureux qui s’effondre en bout de course.

Sex and the city

Brandon n’est pas tout fait le stéréotype de l’homme indépendant, amateur des plaisirs charnels, aussi bien dans sa peau qu’à son boulot. Brandon a un véritable problème, son appétit sexuel est insatiable. Prostitués, filles faciles et filles « virtuelles » à l’autre bout d’une webcam s’enchaînent à un rythme tel que la vie de ce new-yorkais pourrait se réduire aux étreintes mais son addiction est encore plus terrible : entre deux coups, Brandon se masturbe, même sur son lieu de travail où il a saturé son disque dur en vidéos pornographiques. Steve McQueen adopte le point de vue de ce maniaque sexuel magistralement interprété par Michael Fassbender – il remporte le prix du Meilleur acteur à plusieurs festivals, dont la 68ème Mostra de Venise – en limitant les effets. Le temps s’écoule pleinement dans chaque scène, dominée par l’économie de mots que l’on trouvait déjà dans Hunger. Le cinéaste britannique trahit pourtant sa recomposition du réel par l’emploi à plusieurs reprises de nappes de violons, certes dans l’emphase, mais parfaitement en phase avec l’état émotionnel de Brandon, lui-même amateur de musique aux sonorités classiques.

L’autre personnage de ce film est la sœur de Brandon, Sissy (Carey Mulligan, loin d’être aussi convaincante que dans Drive), vagabonde et frivole, à l’origine de la remise en question du mode de vie de son frère. Le malaise assez permanent qu’entretient le film trouve racine dans l’angle choisi par McQueen : ce sont véritablement les corps – plus que les êtres – qui intéressent le cinéaste ; ainsi, les deux protagonistes sont découverts nus à l’écran, au lit pour Brandon et sous la douche pour Sissy. Rien n’ira pénétrer leur passé, confrontant le spectateur à l’immédiateté de leurs actions et empêchant par la même occasion de se diriger vers une étude de caractère ; les données manquantes obstruent la construction d’un raisonnement, ce qui est fort regrettable.
Grâce aux quelques séquences de drague, on pourrait déclarer que Brandon n’est qu’une « version 2.0 » du Bertrand Morane de Truffaut, fasciné par les gambettes de la gente féminine dans L’homme qui aimait les femmes. L’addiction sexuelle serait un mal inné ? Ou bien la résultante d’une société qui cultive la pornographie, le culte des corps et des prouesses – ou bizarreries – en tout genre ? La seule issue que propose Shame est la relation sentimentale véritable, un conformisme auquel Brandon semble incapable de se soumettre, tandis qu’il se montre enclin à appliquer un vicieux mimétisme à ses découvertes sexuelles : un soir, il remarque un couple en train de forniquer contre la baie vitrée de leur appartement, un acte qu’il ne manquera pas de reproduire chez lui avec une prostitué.

Si certains aspects du récit et de son traitement peuvent rebuter, la mise en scène de Shame est absolument remarquable. Steve McQueen découpe peu mais cadre avec finesse, possédant un véritable don pour transcender l’anodin : un travelling latéral pour suivre un footing dans les rues de New-York ; une conversation sur un canapé cadrée de dos, en plan fixe ; le trouble identitaire cristallisé dans un reflet difforme. Quant aux corps, face à sa caméra, ils représentent autant des surfaces délicates et attrayantes qu’un puissant poison dont on ne serait trouver de substitut. Malgré le pilonnage intensif et la masturbation, jamais le visage de Fassbender n’exprime le contentement. L’orgasme devient un simulacre de la béatitude, une réponse éphémère à la solitude d’un monde détraqué.
Quel électrochoc pour venir à bout de l’addiction ? Pour répondre à cette problématique, Steve McQueen et la scénariste Abi Morgan empruntent malheureusement un chemin d’une facilité déconcertante, au point de quitter le film sur une note assez dissonante. Shame est un long-métrage à la forme des plus séduisantes mais qui aurait gagné à exploiter son univers lubrique avec plus de subtilité. Captivant, perturbant, mais quelque peu maladroit.

3.5 étoiles

 

Shame

Film britannique
Réalisateur : Steve McQueen
Avec : Michael Fassbender, Carey Mulligan, James Badge Dale, Nicole Beharie
Scénario de : Abi Morgan, Steve McQueen
Durée : 101 min
Genre :
Date de sortie en France : 7 décembre 2011
Distributeur : MK2 Diffusion

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

Partagez cet article avec vos amis ou votre communauté :

Twitter Facebook Google Plus

3 commentaires

  1. Hunger m’avait bouleverser et la bande annonce de Shame ma plus qu’emballée j’ai à la fois hate et peur de voir ce second opus !

  2. A mon sens il est moins fort et peut-être un peu moins maitrisé que « Hunger », mais ce serait dommage de manquer « Shame »

  3. La vie à travers les yeux d’un détraqué sexuel ?
    Un synopsis trompeur, une interdiction d’accès dans les salles pour les moins de 12 ans ( !) -la situation financière des cinémas est-elle si mauvaise qu’on se souci moins de l’impacte qu’un tel film aurait sur des jeunes ados qui commencent à peine à découvrir leur propre sexualité et on préfère remplir les caisses ? On décide avec légèreté de l’âge auquel un ado peut regarder un film du style Shame, qui, sans hésitation, je classifierais de film porno plus que grossier, mais on va faire la morale aux parents parce que leurs enfants ont 3 demi-journées d’absence à l’école -par trimestre !- parce qu’ils étaient malades. Bienvenue au pays des hypocrites ! C’est ce qu’on apprend à nos ados sur la vie ?? Non seulement on leur arrache avec violence leur temps pour rêver, mais on leur montre un monde difforme, falsifié par des images qui ne caractérisent qu’une certaine catégorie de gens, la catégorie de détraqués qui montrent LEUR dégoût de la vie qu’ils ont fabriqué eux-mêmes.
    Aucun dialogue cohérent, des scènes qui durent trop long temps ce qui alourdit davantage le film, en résumé : un regard scabreux sur la vie. Les personnes qui clament avoir aimé ce film devraient suivre une thérapie ou sont tout simplement hypocrites : c’est Steve McQueen applaudissez ! autrement vous aurez l’air con.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *