Connaissez-vous Andreï Tarkovski ?

Il y a exactement vingt-cinq ans, l’un des plus grands cinéastes russes disparaissait, emporté par un cancer des poumons. Andreï Tarkovski nous aura laissé seulement sept longs-métrages : L’Enfance d’Ivan, Andreï Roublev, Solaris, Le Miroir, Stalker, Nostalghia et Le Sacrifice. Si vous n’êtes pas familier avec son oeuvre, je vous invite à lire ce modeste hommage à un artiste qui modela le cinéma comme peu en sont capables.

Depuis que j’ai découvert la filmographie de Tarkovski – et je ne remercierais jamais assez Vincent du Blog du cinéma pour m’avoir poussé à le faire -, je ne cesse de me répéter qu’il faudrait que je parle de ce cinéaste ici-même. Pour n’avoir jamais chroniqué le moindre de ses films, je me cache derrière le manque de temps – réel -, mais la vérité, c’est que je n’ai pas le courage d’écrire sur ses films, qui m’impressionnent bien trop pour y poser mes ridicules mots et réflexions.
Même si vous n’avez vu aucune de ses réalisations, vous connaissez déjà Tarkovski de façon indirecte tant son oeuvre continue d’influencer les grands cinéastes d’aujourd’hui, d’Hideo Nakata à Terrence Malick en passant par Lars Von Trier, sans oublier les russes Alexandre Sokourov et Andreï Zviaguintsev.

Andreï Roublev, son deuxième long-métrage, est à mes yeux un film incontournable, un chef-d’oeuvre des plus importants du cinéma. L’art, la foi et l’amour sont questionnés au travers du destin d’Andreï Roublev, peintre d’icônes russe du XVème siècle, époque où le spectateur se retrouve littéralement plongé tant la stupéfiante mise en scène, associée au travail de reconstitution, tient d’une expérience d’observation du passé. Indénombrables sont les plans – de l’étrange introduction d’un homme qui désirait voler à la fabrication d’une cloche – qui laissent une trace indélébile dans la mémoire d’un cinéphile.
Si vous ne deviez découvrir qu’un seul film de Tarkovski, il faudrait que ce soit celui-ci, même si des films tels que Stalker ou Le Sacrifice s’avèrent plus « représentatifs » de son oeuvre.

Stalker

Une oeuvre qu’il faut découvrir dans l’ordre chronologique, pas seulement pour la surprenante boucle formée par le premier plan de L’Enfance d’Ivan – son film le plus accessible – avec le dernier plan du Sacrifice – étrange destin, Tarkovski avait de nombreux projets en tête pour prolonger son travail au-delà du Sacrifice mais comme il lui avait été prédit, il ne devait réaliser que sept longs-métrages -, mais pour la cohérence de son cinéma. C’est une approche poétique du 7ème art, touchée par le mysticisme, très contemplative – il visait à fixer le temps sur la pellicule, un élément qui peut rebuter de nombreuses personnes -, portée sur des problématiques essentielles visant à élever l’esprit et la réflexion du spectateur. Rien de moralisateur ou de pédant chez Tarkovski, non, mais des thématiques profondes sublimées par des images d’une beauté souvent surnaturelle – Le Miroir, que je recommande vivement à toute personne ayant apprécié The Tree of Life, est une merveille absolue.

le miroir

Plutôt que de sombrer vers des termes réducteurs, je préfère recopier ici quelques mots de Larissa Tarkovski, qui résume parfaitement la vision et le travail de son mari dans la préface du superbe Temps Scellé :

« Il est malheureux et injuste que beaucoup de critiques et de cinéphiles aient pu considérer l’oeuvre d’Andreï Tarkovski comme pessimiste. Andreï Tarkovski estimait que le pessimisme n’avait aucun rapport avec l’art, qui était, selon lui, d’essence religieuse. L’art nous donne la force et l’espoir devant un monde monstrueusement cruel et qui touche, dans sa déraison, à l’absurdité.
Le véritable art moderne doit porter en lui une catharsis, pour purifier les hommes en face des catastrophes ou de la catastrophe à venir. Tant pis si cet espoir n’est qu’un leurre ! Au moins, il donne la possibilité de vivre et d’aimer le beau ! L’homme ne peut exister sans espérance. Lorsque, par son art, Andreï Tarkovski s’efforçait de montrer cette terreur au milieu de laquelle vivent les hommes, c’était seulement pour y trouver un moyen d’exprimer la foi et l’espoir. Quelle foi ? Quel espoir ? Que l’homme, envers et contre tout, est rempli de bonne volonté, et du sentiment de sa propre dignité.
Jusque devant la mort, Andreï n’a jamais trahi son idéal, sa fata Morgana, son mirage, sa vocation d’homme ! »

Alors qu’il y a encore quelques mois, se procurer l’intégrale de Tarkovski était plutôt onéreux et difficile – pour les longs-métrages, il fallait investir dans le coffret MK2 de ses cinq premiers films et acheter individuellement Nostalghia et Le Sacrifice -, depuis le 15 novembre 2011, un coffret intégrale est distribué par Potemkine Films, comprenant aussi les trois courts-métrages du cinéaste russe. Bien qu’il ne soit pas encore question de remasteriser son oeuvre pour la voir renaitre en haute définition – l’éditeur américain Criterion a édité en blu-ray Solaris, à mon sens, et également selon le réalisateur en personne, son film le moins abouti -, voici une belle initiative qui va permettre, je l’espère, de conduire certains cinéphiles dans l’univers extraordinaire de Tarkovski.

Quelques citations :
« La fonction de l’art n’est pas, comme le croient même certains artistes, d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien. »

« L’art contemporain a fait fausse route quand il a remplacé la quête du sens de la vie par l’affirmation de l’individualité pour elle-même. L’individualité ne s’affirme pas par la création artistique… L’artiste est un serviteur éternellement redevable du don qu’il a reçu comme par miracle. »

« Pour être libre, il suffit de l’être, sans en demander l’autorisation à personne. Il faut se faire une hypothèse sur son propre destin et s’y tenir, sans se soumettre ni céder aux circonstances. Une telle liberté exige de l’homme de véritables ressources intérieures, un niveau élevé de conscience individuelle, et le sens de la responsabilité devant lui-même et par là devant les autres.
La tragédie est hélas que nous ne savons pas être libres. Nous réclamons une liberté qui doit coûter à l’autre mais sans rien lui abandonner en échange, voyant déjà là comme une entrave à nos libertés et à nos droits individuels. Nous sommes tous caractérisés aujourd’hui par un extraordinaire égoïsme. Or ce n’est pas cela la liberté. La liberté signifie plutôt apprendre à ne rien demander à la vie ni à ceux qui nous entourent, à être exigeant envers soi-même et généreux envers les autres. La liberté est dans le sacrifice au nom de l’amour. »

A propos du Sacrifice :
« Mon film ne prétend pas soutenir, ou renverser, tel ou tel phénomène particulier de la pensée contemporaine, ni même d’attaquer un mode de vie. Mon but principal a été de poser, dans toute leur nudité, les questions fondamentales à notre vie sur terre, et de convier le spectateur à retrouver les sources enfouies et taries de notre existence. »

Ingmar Bergman, à propos de Tarkovski :
« Quand je découvris les premiers films de Tarkovski, ce fut pour moi un miracle. Je me trouvais, soudain, devant la porte d’une chambre dont jusqu’alors la clef me manquait. Une chambre où j’avais toujours voulu pénétrer et où lui-même se mouvait pleinement à l’aise. Je me vis encouragé et stimulé : quelqu’un venait d’exprimer ce que j’avais toujours voulu dire sans savoir comment.
Si Tarkovski est pour moi le plus grand, c’est parce qu’il apporte au cinématographe – dans sa spécificité – un nouveau langage qui lui permet de saisir la vie comme apparence, la vie comme songe. »


Article rédigé par Dom

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10 commentaires

  1. Andreï Tarkovski est un cinéaste incroyable mais il est quand même pour un public avertit . Je me souviens avoir regardé Andreï Roublev avec ma copine un soir et cette dernière qui aime le cinéma mais ne voit le pas comme un art ,à eut beaucoup de mal .

  2. C’est effectivement un cinéma « exigeant » mais ô combien génial une fois que l’on a appréhendé l’univers de Tarkovski.

  3. J’ai honte de n’avoir vu aucune de ces oeuvre … Je n’ai pas vu tellement de films capitaux que ça en fait (déjà qu’il me manque des Kurbrick …) Mais tu m’avais conseillé le Miroir Dom par rapport à mon grand enthousiasme sur The Tree of Life (je rappelle au passage que Malick est mon réalisateur préféré, mais je crois que vous aviez compris ^^).

  4. @Hitchcock22: il ne faut pas avoir honte… Le cinéma, c’est des découvertes à l’infini – on espère ! Effectivement tu pourrais essayer de commencer avec Le Miroir étant donné que tu aimes The Tree of Life, mais la meilleure voie à suivre, c’est l’ordre chronologique.

  5. Très sérieusement, en dehors de Ingmar Bergman et de quelques autres éclairés, je pense que Andreï Tarkovski n’ a pas été estimé à sa juste valeur. On dit que Stan Kubrick, Bunuel ou encore Godard sont des génies ( ce qui est indiscutable ) mais que dire de Andrioucha ??!
    Aussi, je crois que s’ il a beaucoup souffert de pouvoir exercer son art , c’ est que le monde n’ était pas prêt ( et ne le sera probablement jamais )à de telles fulgurances picturales mêlant philosophie et spiritualité.
    Paix à ton Âme, Andrioucha-

  6. Le principal est que son oeuvre perdure, et que certains cinéastes continuent de s’inspirer de ses réalisations.

  7. je commence une cure de films de Tarkovski : pour l’instant, l’enfance d’Ivan, plus tard Solaris, j’apprécie ! http://bit.ly/U6sLVQ

    merci pour toutes ces infos très utiles !

  8. Mythique ce Tarkovski

  9. Bonjour,
    Quel est donc l’ordre à suivre pour découvrir dans les meilleures conditions l’oeuvre de Tarkovski?
    Je comptais commencer par Andreï Roublev, puisque vous le conseiller en premier. Mais est-ce recommandé d’en voir d’autre précisément après où on peut s’attaquer à celui qui nous tente le plus?
    Merci de vos réponses.

  10. @Arthur : l’ordre chronologique c’est donc « L’Enfance d’Ivan » ; « Andreï Roublev » ; « Solaris » ; « Le miroir » ; « Stalker » ; « Nostalghia » et « Le Sacrifice ».

    Personnellement j’avais vu « Stalker » en premier avant de tout reprendre à zéro ; si bien sûr on peut regarder les films à sa guise, je pense qu’il est bon de garder « Nostalghia » et « Le Sacrifice » pour la fin.
    « Andreï Roublev » peut être un excellent film pour se lancer dans l’oeuvre de Tarkovski mais attention à ne pas non plus rechercher à nouveau l’aspect fresque dans ses autres films.

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