[Critique] Le Procès de Céline (Antoine de Meaux)

Médecin désabusé, écrivain iconoclaste, Louis-Ferdinand Céline est l’une des figures les plus imposantes de la littérature du XXème siècle, un talent toutefois entaché par un antisémitisme véhément dans des œuvres pamphlétaires entre les deux guerres. A l’occasion du cinquantenaire de sa disparition, Arte éditions distribue dans sa collection Portrait d’écrivains Le Procès de Céline, un documentaire invitant à s’interroger autant sur l’homme que sur l’œuvre.

Céline, l’écrivain, c’est avant tout un style, c’est le langage parlé couché sur le papier, c’est une manipulation sophistiquée de la syntaxe, de la ponctuation, si bien que le narrateur semble s’exprimer dans l’esprit même du lecteur. Un narrateur qui décrypte les maux et l’absurdité de la société avec une perspicacité formidable, manipulant un exquis cynisme. Des thématiques fortes, dès son premier roman d’une densité remarquable, Voyage au bout de la nuit, suivi par le non moins excellent Mort à Crédit. Céline aura toujours adopté pour défense qu’il fut attaqué non pas pour ses pamphlets antisémites mais pour ses premières œuvres dérangeantes, victime d’un acharnement publique pour sa « déconstruction » de la langue française dans ses romans.

Ce documentaire, réalisé par Antoine de Meaux et écrit par Alain Moreau, retrace les grandes lignes de la vie de ce génie qui, à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, désignait, dans un torrent de haine, les juifs comme responsables des massacres de la guerre à venir et qui, lors de l’occupation de Paris, dénonça sans vergogne des médecins juifs avec une ferveur effroyable. Pendant près d’une heure, des personnalités du monde littéraire se relaient pour dresser un portrait, louant les qualités de l’écrivain, décriant l’ignominie dont fit preuve l’homme. Au cours de ce procès dans une cour fantomatique, l’accusé se défend dans des images d’archives, des bribes d’interviews qu’il avait accordé à des journalistes, se présentant comme victime d’une machination à son encontre. Il faut dire que si Céline fut condamné puis amnistié de son vivant, son antisémitisme qu’il a tu après la guerre l’aura poursuivi jusque dans la tombe, et même au-delà – la preuve !

L’essentiel est là : doit-on dissocier les œuvres de leur créateur ? Peut-être. Doit-on passer sous silence le fourvoiement ahurissant d’un génie ? Non. Chacun est libre d’en tirer ses propres conclusions après la mise en lumière des grandes lignes de la vie de cet écrivain majeur. Reste que l’on survole ce destin trop rapidement pour creuser le pourquoi ; pourquoi un homme aussi génial, amateur de ballets, amoureux des danseuses, lança des propos aussi vils à l’égard des juifs et sympathisa pour la cause nazie durant l’occupation ? La question reste en suspens.

3.5 étoiles

En supplément, la galette DVD propose deux entretiens d’intervenants de ce documentaire :
– Stéphane Zagdanski, écrivain, auteur de Céline seul (48:03)
– Pierre-André Taguieff, historien, directeur de recherche au CNRS (51:29)
Un CD de lecture des quatre premiers chapitres du Voyage au bout de la nuit par Denis Podalydès complète ce coffret.

A noter la présence de sous-titres français pour sourds et malentendants.

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Le Procès de Céline

Film français
Réalisateur : Antoine de Meaux
Scénario de : Alain Moreau
Durée : 53 min
Genre : Documentaire
Disponible en DVD depuis le 4 octobre 2011
Distributeur : Arte éditions

Article rédigé par Dom

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2 commentaires

  1. Merci pour cette critique, l’oeuvre de Céline est tellement profonde que je vais essayer de mater le film. Ce qui m’agace, c’est que quand je conseil aux gens de lire voyage au bout de la nuit, ils pensent immédiatement antisémitisme. On peut pourtant pas passer outre la personnalité fascinante du type, d’ailleurs j’avais entendu dans une émission du mouv’ un interview où un mec expliquait que quand il écrivait des pamphlets, Céline était dans une sorte de trans, son travail le libérait de la fureur accumulée quotidiennement. Ce qu’il voulait exprimer n’était peut-être pas finalement une haine des juifs.
    Bonne continuation dans tes activités 🙂

  2. Pour ma part, lorsque je conseille Voyage au bout de la nuit, c’est plutôt l’ignorance de l’écrivain qui m’est donnée. Quoi qu’il en soit, pour tout amateur de littérature, c’est un livre indispensable !

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