Cannes 2022 réacclimatation

Premiers pas à la 75ème édition du Festival de Cannes, marqués par le calamiteux nouveau système d’attribution des précieuses places. Malgré les heures perdues sur une application incapable de gérer le trafic de festivaliers, nous avons pu découvrir quelques films mais aussi écouter Tom Cruise, venu présenter Top Gun Maverick en avant première. On aborde tout cela avec les premiers films, la version restaurée de La Maman et la putain de Jean Eustache, Coupez ! de Michel Hazanavicius, L’Envol de Pietro Marcello et Alma Viva de Cristèle Alves Meira.

C’est une sensation étrange que de retrouver le Festival de Cannes après deux ans d’abstinence, une première fois pour cause d’annulation en 2020, et la seconde fois en 2021 lors de l’édition déplacée au mois de juillet. Etrange car il y a des souvenirs dans presque tous les espaces du palais, dans les salles, dans certaines rues. Des souvenirs exceptionnels depuis 2011. C’est ce qui a changé qui saute alors aux yeux, des détails anodins, comme le déplacement du bureau presse ou encore l’espace pour récupérer son accréditation. Plus d’Agora où se tenaient soirées et dîners derrière le palais. Et plus de files multiples pour accéder aux salles : une file unique partout, avec toutefois celle de dernière minute ; désormais les festivaliers doivent récupérer leurs tickets dès 7 heures du matin chaque jour, pour les séances se déroulant dans quatre jours. Un système qui empêche toute spontanéité, comme celle de suivre des amis recommandant une séance, ou tout simplement d’improviser un peu sur certains moments de la journée. Surtout, le système se montre des plus défaillants : si la presse bénéficie d’un espace qui fonctionne pleinement depuis lundi, tous les autres festivaliers se confrontent toujours à des pages inaccessibles, parfois pendant des heures, jusqu’à ce qu’on ne leur propose plus de billet pour les séances souhaitées. Comment un tel événement international peut-il se montrer aussi médiocre sur ce point capital ? En conférence de presse, Thierry Frémaux, le délégué général, a parlé de bots qui prendraient des places automatiquement en générant un trafic monstre… Toujours est-il que cela témoigne de gros soucis de développement, alors que ce système a été mis en place en 2021 – et a causé en début de festival des soucis, malgré un nombre d’accrédités fortement en baisse.

Ces soucis ne nous ont pas empêché de découvrir la version restaurée du film mythique de Jean Eustache, La Maman et la putain, récompensé à Cannes en 1973. Film de chevet de nombreux cinéphiles et cinéastes, comme Gaspar Noé, présent à la projection en salle Debussy, ce long métrage à la durée exceptionnelle de 3h40 va retrouver les cinémas dès le 8 juin dans une copie magnifique. On y suit les aventures amoureuses et sentimentales d’Alexandre, un jeune homme fantasque, qui manie la langue française avec style, campé par un Jean-Pierre Léaud génial. Bien qu’il vive chez Marie, jouée par Bernadette Lafont, au caractère bien trempé, Alexandre cherche à renouer avec une ancienne compagne, qui s’apprête à se marier, et il fait aussi la rencontre d’une infirmière qui lui plait, et à qui il plait aussi, Veronika, interprétée par Françoise Lebrun. Entre les cafés du boulevard Saint-Germain et quelques appartements, le film développe un fil narratif basé sur les liens entre ces trois personnages avec une modernité incroyable, que ce soit donc dans les dialogues, souvent drôles, que cette façon de dépeindre une vie sexuelle et sentimentale pleine de liberté. Les 3h40 du film passent à une vitesse phénoménale, même lorsque le rythme change dans sa dernière partie où Alexandre se retrouve acculé face à ces deux femmes. Une découverte tout simplement parfaite alors que le festival n’était pas encore officiellement lancé.

Jean-Pierre Léaud et Françoise Lebrun ont reçu une émouvante et très longue standing ovation à l’issue de la séance.

La cérémonie d’ouverture, vue sur l’écran de la salle Debussy à nouveau, a été marquée par le discours humble et sensible de Forest Whitaker, récipiendaire de la Palme d’honneur cette année. Mais la plus grande surprise de cette cérémonie présentée par Virginie Efira aura été la tribune offerte au président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui rappelons-le, fut acteur dans le civil. Abordant la terrible situation en Ukraine, des massacres de civils aux déportations, il rappela ce qu’avait fait Charlie Chaplin au début de la Seconde Guerre Mondiale avec Le Dictateur. Une intervention bien plus que symbolique : un appel à rester conscient des enjeux à l’Est en ce lieu où, au-delà des films, règnent les artifices.

Coupez ! de Michel Hazanavicius a ouvert la route pour la multitude de films à découvrir au cours du Festival de Cannes 2022. Si vous n’avez pas vu le film original Ne coupez pas ! et que vous ne connaissez rien de cette comédie, foncez en salle sans chercher plus d’informations. Le cinéaste français se réapproprie parfaitement l’oeuvre d’origine pour y apporter son regard et y injecter un peu plus d’humour, sa touche personnelle donnant une couleur supplémentaire à ce qui débute par une série B où un acteur comme Finnegan Oldfield, en zombie, joue terriblement mal. C’est un plan séquence de 30 minutes qui ouvre le film avec de nombreux flottement dans le jeu, une technique approximative, mais tout ça pour déboucher sur une seconde partie qui justifie tout, avec encore plus de drôlerie. On trouve dans ce film un Romain Duris en réalisateur déjanté, un Jean-Pascal Zadi en compositeur de bande originale dépassé ainsi qu’une Bénérice Bejo plus bad ass que jamais en comédienne bien trop investie. Saluant les films bricolés avec peu mais fait avec amour, Coupez! porte aussi un regard lucide sur l’industrie du cinéma et ce qu’elle peut contraindre à ses différents acteurs. Un régal, déjà en salle.

Premiers pas sur la croisette pour passer à côté d’un Carlton fermé pour travaux et rejoindre le théâtre Marriott pour la Quinzaine des réalisateurs et découvrir L’Envol de Pietro Marcello, film dont le scénario a été inspiré par Scarlet Sails d’Alexander Grin. A la fin de la Grande Guerre, un menuisier revenu du front découvre que sa femme est décédée mais il découvre aussi leur fille, Juliette. Raphaël Thierry est touchant dans ce personnage qui trouvera de l’aide auprès d’Adeline (Noémie Lovsky), qui veillait sur Juliette et lui offrira le gîte dans sa ferme. Le cinéaste tente énormément de choses stylistiquement, comme de rapprocher des images d’archives colorisés avec ses séquences. Il s’en dégage parfois une grande poésie mais cette mise en scène apparaît trop dispersée, nuisant à l’ampleur que peut prendre ce récit qui voit ses personnages vieillir. Adulte, le personnage de Juliette devient passionnant, campée par une lumineuse Juliette Jouan. Le tragique embrasse l’espoir et l’amour dans une société en reconstruction. Une œuvre singulière, qui ne manque pas de charme malgré des choix artistiques qui rendent l’ensemble indigeste.

Plus convaincant encore, Alma Viva de Cristèle Alves Meira, présenté à la Semaine de la Critique. Ce drame, filmé à hauteur d’enfant avec la petite Salomé, jouée par la fille de la cinéaste, nous conduit dans un village du Portugal pour des retrouvailles en famille marquées par le décès subite de sa grand-mère. Un décès qui provoque de nombreux remous, dans la famille et au village, tandis que cette enfant, au regard si intelligent, semble porter en elle une capacité à convoquer les esprits. Doté d’une photographie sublime, le film réussit à lier une forme de naturalisme à une spiritualité employée avec beaucoup de subtilité. Un premier long métrage très réussi.

L’événement du mercredi 18 mai, c’est la présentation en avant-première de Top Gun : Maverick de Joseph Kosinski, en présence de son acteur principal, Tom Cruise, qui n’est pas revenu à Cannes depuis 30 ans ! Si pour ma part, il n’a pas été possible d’obtenir de billet pour le film – on se console en rappelant qu’il gagne nos salles le 25 mai –, j’ai pu assister à l’hommage qui lui a été rendu dans l’après-midi en salle Debussy. Après un sublime montage d’une dizaine de minutes de ses films, Didier Allouch a interrogé le comédien, producteur et cascadeur sur sa carrière. Un moment précieux puisque l’Américain accorde si peu d’interviews. Ses désirs de cinéma remontent à l’âge de 4 ans, et après de nombreux petits boulots, lorsqu’il a réussi à décrocher un rôle dans le film Taps de Harold Becker, il s’est juré de ne prendre rien comme acquis s’il pouvait faire ce métier pour le reste de sa vie. Surtout, dès ce tournage, il s’est intéressé aux différents pôles sur un plateau, de l’image aux costumes. Il conseille aux comédiens de s’intéresser à tout aussi, de comprendre tous les éléments constituant du 7ème art. Parmi les anecdotes drôles, il nous a confié avoir voulu imiter dès ses quatre ans et demi un jouet de parachutiste qu’il possédait. Monté sur le toit de la maison familiale avec un drap, il s’est dit au moment du saut qu’il faisait une belle connerie avant de s’écraser au sol et de voir les étoiles pour la première fois en plein jour – et aussi de penser à la réaction de sa mère pour le drap ! Didier Allouch l’a conduit à revenir sur des points clés de sa carrière, comme son rôle dans Magnolia de Paul Thomas Anderson ou encore dans Eyes wide shut de Stanley Kubrick. Cet échange de 45 minutes devrait arriver sous peu sur le site du Festival de Cannes. On pourra regretter une deuxième partie d’entretien avec des questions qui manquent de profondeur, mais cela reste un grand moment face à cet artiste qui apparaît humble, montre une grande intelligence mais aussi une exigence sans limite dans son travail, dans le but de satisfaire un public qu’il aime voir réuni dans une salle de projection et non derrière une télévision.

Article rédigé par Dom

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