Critique : Illusions Perdues

Avec Illusions Perdues, Xavier Giannoli adapte et modernise le roman d’Honoré de Balzac pour un film flamboyant, mêlant le romanesque et le politique avec brio.

Monstruosité sur papier

L’action débute dans le premier quart du XIXème siècle à Angoulême. Lucien (Benjamin Voisin) est un jeune poète qui bénéficie du soutien d’une noble protectrice, Louise (Cécile de France), avec laquelle il connaît sa première histoire d’amour et flirte déjà avec les dangers d’un monde où chaque classe doit rester à sa place. Car Lucien, bien qu’il se plaise à utiliser le nom de sa mère, de Rumbempré, n’est qu’un simple roturier se rêvant bourgeois. D’emblée le film charme par sa narration posée en off, ce jeune comédien à l’aise dans son rôle de candide pétri de talents, et qui gagne la capitale en quête de succès littéraires. Il y a alors le plaisir de plonger dans le Paris de la Restauration et le milieu journalistique, où la presse a déjà compris son rôle, son influence et sa capacité à générer de plus en plus d’argent. C’est une des forces de ce long métrage passionnant, regarder les travers de notre société en décortiquant ses racines : le mal est séculaire ! A l’approche de la présidentielle de 2022, nul ne peut ignorer le rôle insidieux des médias et d’un certain milliardaire à l’empire de plus en plus vaste : si les polémiques artificielles amusent ici, elles laissent aussi un goût amer, par rapport à notre époque, mais aussi pour le destin de notre jeune protagoniste, qui au détour d’une rencontre, entre dans le rang de ces journalistes sans scrupule, usant de leurs mots et bonnes formules dans l’unique but de gagner toujours plus, et qu’importe pour la pensée, la vérité ou les sentiments.

Et pourtant, des sentiments, Lucien en développent toujours, notamment lorsqu’il s’énamoure d’une comédienne, Coralie (Salomé Dewaels). Et là encore une épreuve, retirer la jeune femme des mains prospères d’un bourgeois qui pourrait être son grand-père. Ce récit initiatique s’ouvre alors au théâtre, où il n’y a pas que les critiques qui font la fortune ou l’infortune d’une pièce, mais les personnages comme Sagali et sa troupe, présents pour applaudir ou huer selon les mises du plus offrant – et quel plaisir de voir dans un de ces derniers rôles Jean-François Stévenin. Au gré de son ascension, de ses rencontres et agissements, Lucien se retrouve dans une position depuis laquelle il ne peut plus saisir les dangers qui l’entourent, obnubilé par sa quête de noblesse et ses besoins pécuniaires de plus en plus grands. Louise reste toujours dans les parages, et surtout, Lucien ne prend pas de précautions auprès de figures ambivalentes, comme le Baron du Châtelet (André Marcon) ou encore la Marquise d’Espard (Jeanne Balibar). On peut d’ailleurs saluer la distribution : Vincent Lacoste, Gérard Depardieu, Louis-Do de Lencquesaing ou encore Xavier Dolan campent des personnages clés de cette œuvre foisonnante et maîtrisée.

Dépeignant les travers d’un milieu en pleine l’effervescence, conscient de ses vils agissements qui nourrissent son orgueil, Illusions Perdues évite tout académisme, tout aspect pompeux. Giannoli parvient à trouver ce langage juste, qui exploite la matière d’origine sans être trop scrupuleux, qui nous plonge dans une époque sans être trop rigoureux. En résulte une fresque particulièrement vivante, où les deux tableaux avancent en harmonie, l’intime et cette histoire plus vaste, celle de la France par le prisme de la noblesse et de la presse. Et peut-être que le plus monstrueux au cœur de ce cirque plus aussi envoûtant qu’effrayant ne sont pas ces quotidiens qui débordent de venin ou de louanges de pacotilles mais ces billets, cet argent sur papier qui n’était encore qu’à ses premiers échanges en ce début de siècle. Indispensable pour se maintenir dans la danse, générant un pouvoir vertigineux, avec dans son sillage, les maux des innocents et l’amertume des ambitieux.

4.5 étoiles

 

Illusions Perdues

Film français
Réalisateur : Xavier Giannoli
Avec : Benjamin Voisin, Cécile de France, Vincent Lacoste, Xavier Dolan, Salomé Dewaels, Jeanne Balibar, Gérard Depardieu, André Marcon, Louis-Do de Lencquesaing, Jean-François Stévenin, Candice Bouchet
Scénario de : Xavier Giannoli, Jacques Fieschi, d’après l’ œuvre d’Honoré de Balzac
Durée : 150 min
Genre : Drame, Historique
Date de sortie en France : 20 octobre 2021
Distributeur : Gaumont Distribution

 

Photos du film Copyright Roger Arpajou / 2021 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – GABRIEL INC. – UMEDIA

Article rédigé par Dom

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