Rentrée 2014 : l’état du cinéma français

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Alors que Lucy de Luc Besson fête ses 5 millions d’entrées en France avant une ressortie en salle dans une version 3D, quel est l’état d’un cinéma français plus modeste depuis la rentrée ? Diagnostic en trois critiques de film, avec Mange tes morts – tu ne diras point, Hippocrate et Elle l’adore.

mange-tes-morts-afficheDans Mange tes morts – tu ne diras point, le réalisateur Jean-Charles Hue poursuit le travail effectué avec La BM du Seigneur, filmant les gens du voyage avec leur implication totale. Il ne s’agit pas d’une suite puisque les cartes des rôles ont été redistribuées. On retrouve toujours Frédérik Dorkel (dans le rôle de Fred), la « gueule » imposante de la BM, en grand frère sortant du mitard après quinze ans de peine, loin d’être le bienvenue dans sa communauté, sauf pour ses frères Michael (Michaël Dauber) et Jason (Jason François), ce dernier n’ayant connu l’aile protectrice du frangin que jusqu’à ses trois ans. Dès son ouverture où deux adolescents foncent au travers des champs à moto-cross, ce nouveau film annonce le ton : il y aura du mouvement, et ce mouvement emportera les personnages à contre-courant. S’apprêtant à être baptisé, Jason est au seuil d’un terrible embranchement dans sa vie, prendre le droit chemin ou celui des vols, emprunté par son frère qui nourrissait jadis toute la communauté.

Jean-Charles Hue tire encore une fois le meilleur de ses comédiens yéniches, obtenant cette véracité faite de naturel et de maladresse (à dose légère) et, qui cette-fois, sert une œuvre bien plus ancrée dans le domaine de la fiction, à la limite du thriller. Dans une BMW Alpina, la bande rôde en pleine nuit dans le but de voler un camion de cuivre, mais il ne suffira pas à Fred d’appuyer sur le champignon pour arriver à destination et surtout, à leurs fins. C’est peut-être le terme « à leur faim » qui serait le plus judicieux, car comme le montre une scène un peu maladroite dans laquelle Frédéric se confronte à des gendarmes, il n’a volé que pour survivre et subsister aux besoins de ses proches. Bête noire d’une communauté qui s’est rangée dans des activités légales, Fred apparaît comme un personnage ambivalent, brute capable de faire basculer son frère cadet dans la mauvaise pente autant qu’il représente une figure paternelle protectrice. Avec ses quelques plans rêveurs, où les flaques d’eau reflètent un monde opaque, ténébreux, Mange tes morts – tu ne diras point s’avère bien plus saisissant que son prédécesseur, curieux film qui hésitait entre le naturalisme et la chronique d’une rédemption catholique. En choisissant de dépeindre la communauté par le prisme d’une fiction très scénarisée, Jean-Charles Hue gagne en intensité autant qu’il trouve les limites de sa démarche. Un singulier long métrage, à recommander que l’on soit du voyage ou bien simple « gadjo. »

3.5 étoiles
Mange tes morts – tu ne diras point, un film de Jean-Charles Hue, en salle depuis le 17 septembre 2014.

hippocrate-afficheRéalisé par Thomas Lilti, Hippocrate nous conduit dans l’univers des internes d’un hôpital. Une œuvre au caractère autobiographique, car le cinéaste était médecin avant de se diriger vers le cinéma, ayant suivi les traces de son père comme Benjamin Barois (Vincent Lacoste) et son père respecté, le professeur Barois, joué par Jacques Gamblin. C’est donc un film qui sent le vécu, et cela se ressent dans chaque situation, dialogue et évidemment toutes les problématiques qui seront soulevées par cette comédie dramatique où brillent notamment Vincent Lacoste et Reda Kateb, ce dernier campant un médecin étranger faisant fonction d’interne (FFI).

Comme toute bonne œuvre au caractère initiatique, Hippocrate nous introduit à son univers au travers du regard neuf du protagoniste, seulement équipé de son bagage théorique. On découvre alors l’envers du décor, où les échanges entre collègues sont pimentés par un humour destiné à désamorcer la charge dramatique d’un quotidien souvent difficile, d’autant plus que Benjamin a choisi le service de son père, destiné aux seniors. Derrière la rigueur médicale et les blouses presque immaculées – lorsque Benjamin récupère sa première blouse, trop grande, celle-ci présente de belles « tâches propres » –, règne une atmosphère puérile assez surprenante. C’est d’abord à la cantine des internes que ce premier constat tombe, où des fresques tendancieuses mettent en scène certaines têtes de l’hôpital dans de vilains jeux sexuels. A table, interdiction de parler d’un patient, sinon, la punition tombe au travers d’une roue infligeant de bien basses punitions. Quant aux chambres des internes, murs et portes sont embellis d’œuvres au feutre dignes de collégiens obsédés par les pénis et habités par des aphorismes ballots. Si Hippocrate gagne notre empathie sans mal grâce au charisme de Vincent Lacoste et de son fil comique, le film changera sans heurt de ton, avec le décès d’un patient qui remettra en question la vocation de Benjamin. Touchant et sincère, le film réussit à attaquer la problématique aberrante de rentabilité des hôpitaux sans passer par le discours frontal, mais par le quotidien de ces médecins et infirmières confrontés à une réalité bien moins glamour que les équipes du Dr. House – toutefois toléré sur les postes de télévision. Si ce n’est plus l’hôpital qui se moque de la charité, l’hôpital est aujourd’hui moqué par un capitalisme tristement invasif et profondément nuisible.

3.5 étoiles
Hippocrate, un film de Thomas Lilti, en salle depuis le 3 septembre 2014.

elle-adore-afficheEntre le polar et la romance à distance, Elle l’adore, premier long métrage de Jeanne Herry, place une vedette de la chanson dans une situation des plus délicates. Lors d’une dispute, le célèbre Vincent Lacroix (Laurent Lafitte) tue accidentellement sa compagne. Pris de panique, il élabore un stratagème pour se débarrasser du corps et réussir un homicide invonlontaire presque parfait. Seulement, en faisant appel à une fan fidèle, Muriel Bayen (Sandrine Kiberlain), Vincent ne se doutait pas qu’il abandonnait son destin aux mains d’une femme aussi bien intentionnée envers son doux regard que mythomane. Face à des indices qui se multiplient, la police resserre son étau autant sur Lacroix que sa fan esthéticienne.

Il faut concéder que le point de départ du film, co-écrit avec Gabrielle Macé, se montre quelque peu tiré par les cheveux. Mais il faut aussi concéder qu’une fois lancé, Elle l’adore intrigue et captive, notamment grâce à des comédiens remarquables, de Laurent Laffite faussement ébranlé au jeu décomplexé et candide de Sandrine Kiberlain, sans oublier la rigueur et l’ironie du duo et couple de flics joué par Olivia Côte et Pascal Demolon. Conscient de la nature du crime, mais également du plan initial, qui se déroule dans une séquence d’une fluidité épatante, le spectateur se retrouve dans une inconfortable situation face à cette sordide affaire, au fur et à mesure que les indices et les agissements de Lacroix désignent Muriel comme suspecte. Là encore, le jeu impose sa souveraineté, car si Lacroix joue au mari désespéré, Muriel se voit contrainte de jouer à la femme ordinaire, simplement fan, en évacuant tout l’aspect négatif qu’accompagne toute forme d’obsession. Souvent drôle et astucieux, Elle l’adore est un charmant premier film.

3 étoiles
Elle l’adore, un film de Jeanne Herry, en salle depuis le 24 septembre 2014.

P-tit-Quinquin

Alors docteur, comment se porte le cinéma français, souvent pointé du doigt, en cette rentrée 2014 ?
Bien, nous dirait sûrement Benjamin avec sa blouse aux tâches propres. D’autant plus que sur le petit écran, septembre 2014 aura été marqué par la diffusion sur Arte de la mini-série P’tit Quinquin de Brunot Dumont (photo ci-dessus), fantastique enquête policière dans un Nord où le tragique et le comique se relaient dans une incroyable danse burlesque. Si vous l’avez manqué, vous pourrez vous rattraper en DVD et Blu-ray dès le 21 octobre. Il ne reste plus qu’à espérer que le cinéma de chez nous prenne les précautions nécessaires pour ne pas succomber à la grippe saisonnière dans quelques semaines, en espérant que Bande de filles de Céline Sciamma – en salle le 22 octobre – ne soit pas le dernier rempart.

Article rédigé par Dom

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