[Les Arcs 2013] #06 Ida au sommet

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Sixième et septième journées de festival : quatre longs métrages, le palmarès, la soirée de clôture et un bilan de ma première expérience au Festival de cinéma européen des Arcs. Photo ci-dessus, les trophées de la remise des prix © Antoine Monié.

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Jeudi matin, premières tombées de neige depuis le début de festival, mais pas assez impressionnantes pour nous décourager de descendre au Taillefer et d’y découvrir un film slovène, Class Enemy, premier long métrage de Rob Bicek. Dans un lycée, le nouveau professeur d’Allemand, Robert Zupan (Igor Samobor), va bousculer le quotidien des élèves par son sérieux, sa froideur et ses remarques sèches. Il ira jusqu’à déstabiliser Sabina, jeune fille au regard triste dont le mal-être semble s’exprimer derrière un piano. Quelques jours plus tard, Sabina se suicide, ne laissant aucun mot à son entourage. Ses amis et camarades de classe vont alors pointer du doigt leur nouveau professeur et se révolter contre ses méthodes et son autorité. Abordant un sujet grave, Rob Bicek choisit de filmer en caméra portée pour pousser le réalisme de son œuvre, sans se refermer à quelques plans plus travaillés. Grâce à une direction d’acteur impeccable, chaque élève intéresse par sa réaction face au drame. Colère, tristesse, ressentiment, insensibilité, tout est abordé par le regard fin et pénétrant de Rob Bicek qui a vécu ce genre de tragédie au cours de sa scolarité. Touchant sans jamais forcer l’émotion, intelligent dans son propos jusque dans son dénouement, Class enemy est un beau film cathartique qui ne trahit jamais sa ligne directrice portée sur la compréhension et l’analyse d’un tel drame.

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Direction l’Espagne pour le dernier film de la compétition, Cannibal, de Manuel Martín Cuenca. Titre explicite pour le portrait glacial d’un cannibale, Carlos (Antonio de la Torre), tailleur de profession, menant une vie de solitaire. Le film débute sur un faux plan fixe génial, qui se trouve être un plan subjectif du mangeur de chair humaine guettant sa proie. Sans fioriture, souvent mutique, le film captive par la relation qui naît entre Carlos et une de ses voisines, Alexandra (Olimpia Melinte) – une relation qui continuera avec sa soeur Nina, dont la ressemblance étrange évoque directement Sueurs froides. Avec une mise en scène soignée, le spectateur est plongé dans une horreur contenue – on ressent la volonté d’arrêter de tuer, de mener une vie normale avec une femme –, les images sanglantes se montrant très rares. Ce qui fait la force du film est aussi l’absence de traits particuliers sordides du protagoniste : en dehors de son instinct de carnassier singulier, Carlos est un homme ordinaire, triste. Un film plein de tension, notamment au travers du rapport entre le cannibale et Nina, jeune femme représentant autant une victime potentielle qu’une issue à un mode de vie glauque et funeste. Parfois trop obscur dans ses métaphores et son sous-texte, Cannibal prend aux tripes et réussit son portrait habilement.

Une fois n’est pas coutume, la soirée O Chaud où avait lieu une dégustation de vodka se montra désastreuse, d’abord par la musique digne des plus tristes moments de l’eurodance des années 1990 et ensuite à cause du refus prématuré des tickets boisson des festivaliers.
Sans film à découvrir, la matinée du vendredi de fin de festival fut consacrée à la découverte des avantages proposées par l’auberge Jérôme : de la piscine extérieure (chauffée) au sauna, sans oublier le hammam. Des activités salvatrices pour se remettre d’aplomb après plusieurs jours d’excès et de non respect de son propre sommeil. Si aucun article ne fut publié vendredi, c’est parce que j’avais pris la décision de profiter au maximum de cette dernière journée aux Arcs, sans clavier d’ordinateur – et je m’excuse pour le décalage créé en fin de festival !

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Il m’a été possible de découvrir le documentaire Pussy Riot : a punk prayer de Mike Lerner et Maxim Pozdorovkindans dans le cinémobile 1800 au milieu de l’après-midi – me permettant ainsi d’être directement sur place pour la cérémonie de clôture et la projection du film de Nicole Garcia au Taillefer. Avec son montage frénétique pour rentrer dans son sujet, le documentaire débutait plutôt mal, mais la succession d’images de performances laisse rapidement place à l’action la plus médiatisée du groupe de punk-rock féministe, celle qui eu lieu le 21 février 2012 dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. Trois membres de ce groupe multiforme furent arrêtées avant d’être jugées au cours d’un long procès « spectacle ». Bien construit et monté, Pussy Riot : a punk prayer permet de saisir pleinement les motivations de ces jeunes femmes qui s’opposent à la politique de Vladimir Poutine et de découvrir individuellement les trois membres emprisonnées. Il est intéressant de voir comment s’est déroulée leur défense militante qui tourne en ridicule la justice. Sous les cagoules aux couleurs éclatantes, derrière les slogans et chansons chocs, des féministes qui n’ont pas froid aux yeux, engagées pour une Russie meilleure, capable de se libérer du règne de Poutine. Au terme du documentaire, l’envie est de souhaiter longue vie à ces insurgées qui ont choisi pour mode de contestation l’action artistique, et ce, au péril de leur propre liberté.

Grande foule pour entrer dans le Taillefer. Tout comme pour l’ouverture du festival, nul doute que la plupart des personnes non prioritaires n’entreront pas dans la salle pour découvrir le palmarès ainsi que Un Beau dimanche, contrastant avec la faible fréquentation de la salle sur ce même créneau horaire tout au long de la semaine.

Benedikt-Erlingsson-Arcs2013 Benedikt Erlingsson, en Islande, apprenant en direct les prix obtenus par son film Of horses and men grâce à Skype.

Palmarès de la 5ème édition du festival de cinéma européen des Arcs :

Flèche de Cristal
Ida de Pawel Pawlikowski.

Grand Prix du Jury
Of horses and men de Benedikt Erlingsson. Mention spéciale du jury attribuée à I am yours d’Iram Haq.

Prix d’interprétation féminine
Agata Trzebuchowska et Agata Kulesza pour leurs rôles dans Ida

Prix d’interprétation masculine
Jack O’Connell pour son rôle dans Starred up.

Prix de la meilleur musique
David Thor Jonsson pour le film Of horses and men

Prix de la Meilleure photographie
Pau Esteve pour le film Cannibal

Prix du Public
Starred up de David MacKenzie

Prix du Jury Jeune
Le Grand Cahier de Janos Szasz

Prix de la Presse
We are the best de Lukas Moodyson. Mention spéciale décernée à Starred up de David MacKenzie.

Prix Cineuropa
Class Enemy de Rok Bicek

agata-trzebuchowska-arcs2013 Agata Trzebuchowska, lauréate du prix d’interprétation féminine, avec en main la Flèche de Cristal pour Ida. Photo © Pidz

Un beau palmarès où l’on retrouve la plupart des films forts de la compétition, hormis For those who can tell no tales et L’amour est un crime parfait. Voilà donc un témoignage de la qualité de la Compétition officielle qui compte peu de films anecdotiques. Le double prix, interprétation féminine et Flèche de Cristal, d’Ida s’avère presque logique tant le film dominait les autres œuvres en compétition en tout point. Faits surprenants, la mention spéciale du jury à I am yours, pourtant si faible, comme Le Grand cahier qui a réussi à séduire le jury jeune. Un grand regret au terme de cette cérémonie, celui de ne pas avoir pu découvrir Of horses and men qui n’a pas encore de distributeur français – espérons que ces récompenses lui donne un coup de pouce sur notre territoire. Comme le veut la tradition dans mon jeune parcours dans les festivals de cinéma, le film de clôture s’est avéré être une grande déception. Un beau dimanche suit un enseignant qui navigue d’école en école, par choix. Joué par un Pierre Rochefort introverti, Baptiste va se retrouver à garder un de ses élèves le temps d’un weekend, et il fera la rencontre de sa mère, Sandra (Louise Bourgoin), serveuse dans un restaurant de plage. Criblée de dettes, la jeune femme trouve l’aide de Baptiste qui va l’emmener chez les siens, une famille bourgeoise avec laquelle il avait coupé les ponts depuis plusieurs années. Manichéenne et lourde, l’opposition des classes sociales qu’effectue Nicole Garcia manque de relief, plombée par ses protagonistes lisses et ses dialogues souvent plats. On peut éventuellement sauver le personnage d’Emmanuelle, sœur de Baptiste jouée par Deborah François mais qui tient une trop petite place dans le récit.

La fin du festival se déroule chez Luigi, au village des Arcs 1950. Festivaliers munis d’une invitation, membres du jury et certains lauréats se retrouvent pour un dernier repas composé de petits fours, de tartiflette, de fromages et de charcuterie. L’ambiance musicale est assurée par Moviemix, deux DJ remixant des morceaux venus du cinéma avec brio. On saisit l’occasion pour féliciter et discuter un peu avec Agata Trzebuchowska, incertaine de poursuivre une carrière devant les caméras malgré son prix mérité. Actrice, une première pour elle : Agata avait été repérée par hasard dans un café à Varsovie. Son regard d’une grande noirceur dans le film s’explique par le port de lentilles de contact. A l’heure actuelle, elle prépare sa première pièce de théâtre à la mise en scène. Quoi qu’elle choisisse pour son avenir, on ne peut que lui souhaiter de rencontrer le succès – et espérerons toutefois la revoir au cinéma. En attendant, c’est à partir du 12 février 2014 qu’Ida sera dans les salles françaises. Les rencontres continuent, que ce soit avec des exploitants, d’autres journalistes ou membre de l’équipe du festival et Camille Bazbaz offre un concert au sous-sol de chez Luigi. Sur scène, il cédera la place au groupe de rock français Gush et c’est ensuite avec un DJ set que se terminera cette grande et belle soirée de clôture.

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Cette découverte du festival de cinéma européen des Arcs a donné lieu à une semaine excellente, bien que je regrette de ne pas avoir vu autant de films que souhaité, les nombreuses activités proposées ainsi que les trajets entre les salles m’ayant détourné de mon plan initial. On peut guère parler de rattrapage en salle puisque certains faisaient partis de rétrospectives tandis que d’autres n’ont qu’une chance infime de trouver un distributeur français. C’est ainsi, hélas. Sur les treize films vus, peu se montrés médiocres et leur diversité témoignent d’une sélection soignée et rigoureuse. Du polar alpin des frères Larrieu, L’Amour est un crime parfait, au dur et tendu Cannibal en passant par le joliment couronné Ida et l’attachant We are the best, la compétition officielle a su montrer des films intéressants dans des genres variés. Les Arcs, un festival singulier qui conjugue cinéma, sports d’hiver, activités montagnardes et fêtes pour un résultat unique. Le cadre sublime, l’ambiance chaleureuse et festive ainsi que l’absence de clivage entre les équipes de film, membres du jury et festivaliers concourent à faire de ce rendez-vous un événement extraordinaire et riche en rencontres.

Je tiens à remercier Allociné, les attachées de presse, les équipes organisatrices et partenaires du festival, mes camarades et collègues Grégory (Le Passeur critique) et Yannick (No Pop corn) ainsi que toutes les personnes que j’ai croisé et qui ont fait de cette semaine en altitude un moment magique et inoubliable. J’espère vous avoir communiqué l’envie de découvrir ce beau festival pour une prochaine édition – pour ma part, me voilà amoureux d’un festival de plus avec le rendez-vous cannois du mois de mai.

Refermons ce chapitre avec la bande annonce polonaise d’Ida :



Article rédigé par Dom

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