[Critique] Le Quai des brumes (Marcel Carné)

Grâce à l’association de StudioCanal, de la Cinémathèque française et de Carlotta Films, Le Quai des brumes retrouve les salles de cinéma dans une version intégrale et restaurée. Un film d’une profonde noirceur, illuminé par le couple Jean Gabin/Michèle Morgan, convoquant Marcel Carné au rang des grands réalisateurs français.

De passage, avec le coeur

Si la plus célèbre réplique issue du Quai des Brumes est sans nul doute « T’as de beau yeux, tu sais ? » adressée à l’irrésistible Michèle Morgan par Jean Gabin, celle qui caractérise le mieux le film est une déclaration plus anodine, affirmant que l’on est tous de passage. Dans cette œuvre aux mystères denses, procédant des agissements obscurs des personnages et de l’absence d’un certain Maurice, recherché par des petites frappes, la vie apparaît sous toute sa fragilité. On est de passage seulement, sur cette terre. La galerie de marginaux se retrouvant dans un rade du Havre, au bord de l’eau, est touchée par une pernicieuse mélancolie que les coups de feu ne n’ébranlent même pas. Précarité et dangers semblent le lot quotidien, sans pour autant balayer un élément d’une rare intensité, une humanité confinant à la fraternité la plus pure. Jean, un soldat en fuite, interprété par un Gabin toujours aussi emblématique, arrivant au Havre sans un sou, semblait avoir un itinéraire d’errances solitaires déjà tracé dans la nuit brumeuse. Il débarque pourtant en ville en présence d’un nouveau compagnon, un chien sauvé sur la route, pour trouver réconfort, nourriture et une once de repos grâce à un ivrogne le conduisant au bistro de Panama (Edouard Delmont). Parmi les êtres abimés, une perle : Nelly (Michèle Morgan), jeune fille alarmée, cherchant à se dérober de son tuteur Zabel (Michel Simon, grandiose), lui-même harcelé par une bande de petits gangsters menés par Lucien (Pierre Brasseur).

Le Quai des brumes, adapté par Jacques Prévert d’après un roman de Pierre Mac Orlan, fait partie de ces films dont l’existence tient presque du miracle. Tourné en 1938 au Havre et aux studios Pathé de Joinville, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le film devait initialement être tourné à Berlin, dans les studios de la UFA. Goebbels, alors à la tête de la société, se montre réticent, d’autant plus que Marcel Carné ne cachait pas son soutien au Front populaire. Une fois terminé, le film se heurte aux coups de ciseaux du producteur Grégor Rabinovitch, jugeant l’oeuvre trop sombre. Un peu plus d’un an après sa sortie, en septembre 1939, le film est banni des salles de cinéma, jugé inadapté en temps de guerre où la jeunesse a besoin de se nourrir d’espoir. Réhabilité en janvier 1941 par le Comité de l’Organisation de l’Industrie Cinématographique, il aura fallu attendre 2012 pour découvrir une version du film correspondant au plus proche de l’oeuvre conçue par Carné et Prévert, après un long processus de documentation, de recherche et de restauration. Intéressant de redécouvrir les valeurs défendues par ce film dans notre société portée sur l’individualisme, profondément égocentrique, dans un délicat contexte économique attisant ces travers. Oui, Le Quai des brumes est un long métrage à l’atmosphère ténébreuse, mais l’entraide dont fait preuve certains personnages lui confère une humanité presque extraordinaire pour notre époque. L’humanité, et l’amour, profond, brûlant, flirtant avec une émouvante dévotion. Et si ce drame de Marcel Carné n’a rien perdu de son charme, c’est parce qu’il évite tout manichéisme, notamment avec le personnage de Gabin, homme pugnace sans mauvais fond et amant protecteur. Une belle oeuvre à (re)découvrir en salle.

4 étoiles

 

Le Quai des brumes

Film français
Réalisateur : Marcel Carné
Avec : Jean Gabin, Michèle Morgan, Michel Simon, Pierre Brasseur, Edouard Delmont
Scénario de : Jacques Prévert d’après un roman de Pierre Mac Orlan
Durée : 91 min
Genre : Drame
Date de reprise en France : 31 octobre 2012
Distributeur : Carlotta Films


Bande Annonce :

Article rédigé par Dom

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