[Test DVD] World Cinema Foundation Vol. 1

En mai 2007, Martin Scorsese fonde la World Cinema Foundation, organisation dédiée à la préservation et la restauration d’œuvres du patrimoine cinématographique mondial. Carlotta Films propose une première compilation de ces films rares qui trouvent une nouvelle vie.

Quatre films, quatre destinations : le Mexique avec Les Révoltés d’Alvarado, le Sénégal avec Le Voyage de la Hyène, le Maroc avec Transes et le Kazkhstan avec La Flûte de roseau. Dans ce premier coffret, accompagné d’un livret de 36 pages avec un éditorial de Martin Scorsese et des textes de Kent Jones, chaque film est proposé sur un DVD individuel et offre en bonus un retour sur l’œuvre et son héritage, ainsi qu’un comparatif entre le film restauré et l’état dans lequel il se trouvait auparavant.


Les Révoltés d’Alvarado (réalisé par Fred Zinnemann et Emilio Gomez Muriel, 1936) est avant tout frappant d’un point de vue plastique, au point de faire oublier le faible jeu des acteurs. La présence du photographe Paul Strand comme directeur de la photographie n’y est pas pour rien. Dans ce film qui avait à l’origine un but éducatif pour la population mexicaine, un groupe de pêcheurs souffre du manque de poisson. Leur dur labeur ne leur rapporte pas de quoi mener une existence qui les éloignerait de la précarité : les profits restent dans les poches de leur patron.
Fortement influencée par le montage d’Eisenstein, cette œuvre assez courte (58 minutes) est une véritable invitation à questionner sa condition. En opposant un groupe de pêcheurs appelant à la révolte à un groupe prêt à continuer le travail pour une misère, Zinneman et Gomez Muriel tordent le cou au fatalisme qui peut toucher les populations démunies.


Le Voyage de la Hyène (réalisé par Djibril Diop Mambety, 1973) est un long-métrage tout à fait fascinant : il navigue entre néoréalisme et trip expérimental sans jamais dévier du destin de ses deux protagonistes. Au Sénégal, un jeune couple rêve de rejoindre la France pour vivre une vie meilleure à Paris. Seulement, pour quitter leur pays natal, il leur est nécessaire d’obtenir les fonds pour des billets de bateau… La superbe photographie solaire, associée à de longs mouvements de caméra, fait de ce film une grande réussite sur le plan pictural : caméra embarquée sur la moto de Mory (Magaye Niang), travellings en voitures – nombreuses sont les scènes qui emportent littéralement le spectateur dans cette quête parsemée de magouilles et de désillusions.
Œuvre brutale – séquences d’abattage de zébus ou de chèvres –, captivante et rêveuse, Le Voyage de la Hyène est une perle déterrée !


Le troisième DVD est un documentaire musical d’Ahmed El Maanouni, intitulé Transes. A l’origine, le cinéaste devait simplement effectuer une captation d’un concert du groupe Nass El Ghiwane, l’expérience s’est prolongée jusqu’à suivre le groupe pour tenter de comprendre leur musique, influencée par plusieurs styles orientaux, et l’engouement qu’ils provoquent au sein de la population marocaine. Vraiment atypique dans sa structure, ce film plonge dans le quotidien de ce quatuor capable d’amener à la transe par leur musique, jusqu’à l’évanouissement. Ce n’est pas l’étude de ce phénomène qui occupe la place centrale mais plutôt les circonstances qui amènent à l’existence d’un groupe, d’une musique, et par extension dans ce cas présent, d’un phénomène touchant toute une population. Véritablement imprégné par la musique du groupe, Transes est un documentaire qui s’écarte des conventions du genre mais qui manque quelque peu de mordant.


Carlotta a gardé le meilleur pour la fin, La Flûte de roseau (réalisé par Ermek Shinarbaev, 1989) est une petite merveille sur tous les plans. La particularité de ce film est de mettre en scène la population coréenne installée en Russie depuis le XIXème siècle et expulsée par Staline au début de la Seconde Guerre Mondiale : environ un million de Coréens furent chassés.
Il n’est pas question de guerre ici mais de vengeance. En 1915, un professeur assassine violemment une fillette de sa classe. Le père de la petite décide de consacrer le restant de ses jours à pourchasser le meurtrier et lui rendre la pareille. Découpés en plusieurs « nouvelles », chacune consacrée à un personnage clé de l’intrigue, La Flûte de roseau semble réunir miraculeusement la mise en scène d’Akira Kurosawa avec le regard poétique – il est d’ailleurs pleinement question de poésie dans le film – d’Andreï Tarkovski.
Dynamique, esthétiquement magnifique – les reflets solaires surexposés le confine au songe –, et passionnant comme une grande fresque du prologue jusqu’au dénouement, ce long-métrage justifierait à lui seul l’acquisition de ce coffret.

En conclusion, cette première compilation World Cinema Foundation est un indispensable pour tous les amoureux de cinéma en quête d’œuvres oubliées ou méconnues qui, grâce à l’initiative de grands cinéastes, de mécènes et de distributeurs agissant pour la pérennité et la diversité du 7ème art, sortent de l’ombre sous une forme leur assurant de beaux jours.

4 étoiles



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