Nefta Football Club : entretien avec Yves Piat

Prix du public au Festival International du court métrage de Clermont-Ferrand 2019, Nefta Football Club d’Yves Piat récolte les prix par dizaines dans les festivals internationaux – et il a même obtenu une précieuse place en Sélection Officielle des César 2020. Entretien avec un cinéaste qui nous raconte son parcours et nous conduit dans les coulisses de son film, dans lequel deux jeunes frères découvrent un âne avec un étrange chargement dans le désert tunisien, à la frontière de l’Algérie.

« La force de l’enfance »

Entre Nefta Football Club et Tempus Fugit, son premier court métrage tourné en 2001 où l’on trouve face à la caméra Maurice Garrel, 17 années s’écoulent. Pour Yves Piat, le désir de cinéma démarre dès l’enfance, avec en premier lieu une passion pour le dessin animé. Il se dirige vers les arts appliqués et à l’âge de 16 ans, il débute un stage dans un studio d’animation à Brest, en tant qu’animateur. C’est là où il a commencé à comprendre le fonctionnement d’un banc-titre, d’une caméra multiplane. Plus tard, il débute vraiment sur les plateaux comme assistant décorateur et il réalise une fausse publicité en 35 mm à l’âge de 24 ans, fausse publicité remarquée car diffusée dans culture pub ainsi que la nuit des publivores. Suivent des petits projets de courts métrages avant de trouver une production pour réaliser Tempus Fugit. Ensuite, c’est la grande déconvenue : Yves se lance dans un projet de long métrage qui tombe à l’eau au bout de quatre ans, il s’éloigne alors de la réalisation pendant 10 ans, dégoûté par le milieu et ses nombreuses difficultés pour vivre une vie plus spirituelle et familiale, tout en exerçant les métiers de graphiste et de webdesigner. La volonté de tourner des films a été brisée par l’impossibilité d’avancer rapidement mais aussi la pression sociale : qu’est-ce qu’un réalisateur qui ne réalise pas de films ? Yves revient toutefois au court métrage avec The last moonwalk, un film auto-produit qui l’a remis dans le bain. Pourtant, au cours de cette période loin des plateaux, le cinéaste n’a jamais cessé d’écrire des scénarios.

Comment est né le projet de Nefta Football Club, ainsi que cette envie de tourner en Tunisie ?
Yves Piat : Alors au départ c’était le Maroc qui était prévu, j’y étais allé plusieurs fois, j’avais fait une marche dans le désert. Une marche très dure, je ne pensais pas y retourner d’ailleurs. Et finalement j’y suis retourné car j’avais un projet de long métrage à Casablanca et je n’ai pas du tout trouvé ce que j’avais imaginé comme ville. J’avais fantasmé une ville qui n’existait pas. Arrivé là-bas je n’ai pas trouvé l’énergie que j’attendais. Mais un fixeur qui travaille souvent avec les Etats-unis m’attendait sur place et il m’a proposé d’aller dans le désert, ce que j’ai refusé en lui disant que je le connaissais déjà. Il réussit à me convaincre et là-bas il se passe quelque chose, j’ai été subjugué, ce qui ne m’était pas arrivé lors de ma marche d’une semaine. J’ai été subjugué par l’espace dans la plaine de Zagora, par l’atmosphère, avec les montagnes environnantes. Et j’ai su que le désert serait l’un des personnages de mon prochain film.

Le film s’est ensuite construit autour d’une histoire personnelle qui est arrivée à Yves lorsqu’il avait 13 ans, en mélangeant ce qu’il voyait au Maroc, ces enfants qui jouent au football partout, du nord au sud, ainsi qu’une anecdote qui lui a été racontée à propos du trafic de drogue en exploitant des ânes qui avancent au son d’un sifflement via un walkman. Le tournage a eu lieu en Tunisie au dernier moment : à un mois et demi du tournage il n’était plus possible de tourner au Maroc pour des raisons de budget. Une situation difficile pour le cinéaste qui avait tout préparé au Maroc, mais au final ce déplacement s’est avéré une bonne chose car lorsqu’ils ont tourné dans le désert tunisien, il neigeait dans le désert marocain ! Le film est finalement une suite d’alignement d’étoiles, même avec des comédiens quittant le navire au dernier moment pour en trouver d’autres.

Comment s’est déroulé le tournage sur place, notamment vis à vis de la langue ?
Yves Piat : Je ne parle pas arabe, je baragouine un peu mais j’avais une traductrice. La plupart des techniciens tunisiens parlent français. Par rapport aux comédiens il y a eu trois semaines de casting et une semaine de répétitions. Les enfants ne parlent pas du tout français, le plus grand comprend un peu (Mohamed Ali Ayari, N.D.L.R.), mais on prenait vraiment le temps de se faire comprendre grâce à la traductrice.

Le tournage dure six jours alors qu’initialement il devait s’étendre sur huit jours. Encore une fois, un problème de budget pour tourner dans le désert. La production souhaitait même qu’Yves tourne seulement deux jours dans le désert et six jours à Tunis, mais ce n’était pas possible avec le scénario, il fallait que le désert soit omniprésent. Au final, Yves et son assistant mise en scène ont réussi à négocier six journées de tournage dans le désert, avec un beau travail de réécriture pour exploiter les journées pleinement avec des scènes de nuit. Malgré ces changements de lieux de tournage et ce travail de réécriture, Nefta Football club reflète fidèlement le scénario original, avec bien entendu, quelques détails qui diffèrent. Yves Piat aime écrire précisément et passer par l’étape du storyboard pour pouvoir communiquer facilement avec le chef opérateur et le reste de l’équipe, mais il aime aussi dans cette précision laisser la vie venir gonfler la structure scénaristique. « Le scénario reste un outil qui n’est pas vivant » précise le réalisateur.

En général, le trafic de drogue est souvent abordé sous l’axe du thriller ou du drame. Vous lorgnez du côté de la comédie tout en cherchant une forme de poésie derrière ce qui reste un véritable fléau. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Yves Piat : C’est un peu difficile à expliquer, quelque part ce n’est pas moi qui ait écrit le film. Quand tu écris, c’est quelque chose qui te traverse. Tu ne sais pas vraiment pourquoi tu l’écris, mais il y avait quand même quelque chose sur le jeu et l’enjeu, ainsi que la force de l’enfance. Sur l’instant présent, parce que le petit est vraiment dans l’instant présent, il n’est pas dans l’enjeu ni le lendemain. Quelque part il veut ramener son frère à l’enfance, alors que lui il grandit, il devient adolescent et il commence à avoir des considérations d’adulte. Et les deux dealers ont peut-être été comme ces deux petits avant et ils ont pris une autre route. C’est surtout sur la fraîcheur du jeu. C’est pour ça qu’il était important pour moi de trouver le bon enfant, et on a eu de la chance d’avoir Eltayef Dhaoui qui était d’une fraîcheur absolue. Il n’était pas non plus évident à diriger parce que ce n’est pas un comédien, il était vraiment dans l’instant. Il était dans le jeu mais pas dans l’acting, il y croit à fond. Le grand (Mohamed Ali Ayari, N.D.L.R.) avait déjà le sens du rythme, il a déjà ce côté acteur dans la peau même s’il n’avait jamais joué.

Au début du film, les deux enfants se chamaillent à propos de deux footballeurs. Dans votre équipe vous préféreriez avoir Lionel Messi ou Riyad Mahrez ?
Yves Piat : Entre nous, Messi est pas mal, mais c’est marrant car à l’époque pas grand monde ne connaissait Mahrez et depuis il a fait parler de lui, cet été notamment (lors de la Coupe d’Afrique des nations de football 2019 qui a justement mené au sacre de l’Algérie, N.D.L.R.). C’est drôle car quand j’avais écrit le film je m’étais dit que personne n’allait savoir de qui on parle, et finalement Mahrez a fait parler de lui !

Actuellement Yves Piat a plusieurs scénarios de longs métrages sur le feu, trois films différents, très différents de Nefta Football Club et ces projets sont en discussion avec une société de production.

NEFTA FOOTBALL CLUB | Bande annonce from Les Valseurs on Vimeo.

Nefta Football Club, un court métrage de Yves Piat, avec Eltayef Dhaoui, Mohamed Ali Ayari, Lyes Salem et Hichem Mesbah.
Production : Les Valseurs

Merci à Shelly pour cet entretien téléphonique réalisé le 8 novembre 2019.

Crédit photogrammes : Valentin Vignet

Article rédigé par Dom

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