Critique : La Llorona

Le réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante conclut son triptyque sur le passé tumultueux de son pays avec La Llorona. Trouvant comme source le procès du dictateur Efrain Rios Montt, ce long métrage fascinant livre sa propre justice, à la lisière du film d’horreur.

Larmes d’outre-tombe

S’il y a bien un point commun parmi les hommes de pouvoir, élus ou s’étant imposés au sommet, c’est leur capacité à renier en bloc leurs méfaits, leurs tromperies et exactions. Une caste d’agneaux, qui n’engendre jamais le mal ! Ici, au Guatemala, un ancien dictateur est jugé pour génocide de la population indienne, et s’il se nomme Enrique Monteverde (Julio Diaz), c’est d’Efrain Rios Montt que tient ce personnage fictif : un général coupable d’un génocide mais dont le jugement sera suspendu pour vice de procédure. Condamné suite à un long procès, le général Monteverde parvient donc à échapper aux mains de la justice pour retrouver sa vaste demeure, où les domestiques indiens préfèrent rendre leurs tabliers, à l’exception de Valeriana (María Telón). Le film captive d’emblée par son atmosphère funeste et ce désagréable sentiment d’injustice qui plane avant même que le procès ne débute : ici comme ailleurs, l’application des lois peut s’avérer très relative. Mais une autre forme de justice viendra s’abattre sur Enrique Monteverde et ses proches, une justice vindicative, implacable, qui puise ses origines dans une légende d’Amérique latine.

C’est d’abord les pleurs d’une femme qui semble errer dans la maison qui perturbe le général et son entourage : le vieil homme, marié, voit sa fille Natalia (Sabrina De La Hoz) et sa petite-fille Sara (Ayla-Elea Hurtado) occuper son domicile, protégé par les forces de l’ordre, le temps que passe la colère des autochtones réclamant justice. Car c’est une maison en état de siège qu’ils retrouvent, cernée par des guatémaltèques qui brandissent les visages de victimes et disparus, chantent, scandent des slogans hargneux, martèlent des tambours et pratiquent des rituels jusqu’au cœur de la nuit. Calfeutrés dans ce cocon fragile malgré la présence d’un garde du corps parmi les murs, les Monteverde vivent dans la peur, et l’arrivée d’une nouvelle domestique, Alma (María Mercedes Coroy) les conduira vers des maux encore plus grands. Cette jeune indienne, repérée par Enrique à la fenêtre, glisse parmi la foule tel un fantôme, mue par une effrayante détermination. Avec sa robe immaculée, ses longs et lisses cheveux noirs, la magnétique María Mercedes Coroy exprime autant la grâce d’un autre temps, d’une culture disparue, que la patte terrifiante d’un cinéma d’horreur contemporain, cristallisé il y a quelques années par le cinéma japonais. Car le calvaire des Monteverde, qui conduit Natalia à s’interroger sérieusement sur son père, à questionner une mère qui veut garder la tête haute mais dont l’orgueil fendu laisse échapper des vérités blessantes, se déploie à la façon d’un film d’épouvante.

Grâce à une direction d’acteur parfaite, un magnifique travail mortifère sur la lumière, des atmosphères sonores oppressantes ainsi qu’une narration cauchemardesque qui contamine minutieusement les personnages, Jayro Bustamante et son équipe nous offrent une œuvre traitant d’une horrible réalité historique qui ose s’éloigner des carcans traditionnels, embrassant les genres avec brio. La Llorona se dresse comme une œuvre politique singulière, habitée par des esprits assoiffés d’une vengeance si légitime. Rien ne répare les abominations, mais certains récits répondent parfaitement à un besoin vital de reconnaissance.

4 étoiles

 

La Llorona

Film guatémaltèque, français
Réalisateur : Jayro Bustamante
Avec : María Mercedes Coroy, Sabrina De La Hoz, Julio Diaz, Margarita Kenéfic, María Telón, Ayla-Elea Hurtado
Scénario de : Jayro Bustamante
Durée : 97 min
Genre : Drame, Thriller, Horreur
Date de sortie en France : 22 janvier 2020
Distributeur : ARP Sélection

 

Article rédigé par Dom

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