Cannes 2019 : journée XL

16 mai 2019. En cette troisième journée de festival, les films découverts nous ont plongé dans différentes formes de cauchemar, du plus littéral à celui bien tangible, social. Découvrez mon avis sur A White, white day, second long métrage de l’islandais Hlynur Pálmason (Winter Brothers), Atlantique de Mati Diop, en compétition, une séance spéciale de courts métrage à la Semaine de la Critique et enfin le traditionnel Ken Loach de compet’ : Sorry we missed you – photo promotionnelle du film ci-dessus.

Quelle est morne, la croisette, cette année. Les palaces ne sont pas placardés par des affiches géantes de films à venir. Un écran isolé au Carlton assure la promotion de Rocketman de Dexter Fletcher, film hors compétition qui polarisera l’attention du côté des marches en ce jour. Les plages sont éteintes, non investis par les marques. Il suffit de s’asseoir et de capter les paroles de festivaliers aguerris qui passent : tout le monde semble du même avis. Cette année, la croisette ne rime plus avec fête. On peut toutefois toujours croisé des équipe en vadrouille, comme la bande derrière Les Misérables. Je félicite Ladj Ly et lui donne rendez-vous au palmarès, le réalisateur me répond par un poing levé. Mais revenons au premier film découvert en fin de matinée à la Semaine de la Critique, à l’espace Miramar.

A la Semaine de la Critique, dans A White, white day, Ingimundur (Ingvar Eggert Sigurðsson) doit faire face au décès de sa femme dans un accident de la route. Ce policier, déjà grand-père, passe alors énormément de temps avec sa petite fille Salka (Ída Mekkín Hlynsdóttir), mais aussi à travailler dans sa maison. Alors qu’il parcoure les affaires de sa femme, il commence à soupçonner qu’elle avait une liaison avec un autre homme de leur petite ville isolée dans les vallées islandaises. Le deuil laisse rapidement place à une soif de savoir, de découvrir la vérité, de questionner la fidélité, en somme, de faire face à l’adultère quand on ne peut plus poser de questions à l’être aimée. C’est une violente colère qui s’empare alors d’Ingimundur, qui perd tout contrôle, outrepasse ses fonctions de policier, tombant dans une quête vindicative. Hlynur Pálmason observe ce flux d’émotions avec simplicité, s’appuyant parfaitement sur la justesse de ses comédiens, y compris l’étonnante et jeune Ída Mekkín Hlynsdóttir. Dans des paysages islandais fantomatiques, baignant dans un brouillard parfois irréel, A White, white day chercher à expier la douleur en évitant de passer un point de non retour. Un second long métrage fort.

Côté palais, à l’heure du goûter, Mati Diop présente en compétition Atlantique. Ce drame évoque l’horreur des disparitions en mer de migrants en quête du rêve européen sans jamais quitter le littoral sénégalais. Ada (Mame Bineta Sae) est promise à un jeune homme riche par les siens mais son cœur bat pour Souleiman (Ibrahima Traore), un ouvrier de chantier qui, n’ayant pas été payé depuis trois mois pour son dur labeur, décide de tenter la périlleuse traversée de l’Atlantique avec quelques compagnons, pour ne jamais atteindre leur destination. Sans équilibre dans sa narration, le film de Mati Diop manque de vigueur pour dépeindre la difficile condition d’une jeune femme ainsi que de travailleurs exploités par un patron sans scrupule. Lorsqu’une enquête débute pour l’incendie du nuit nuptial, Atlantique ballote un peu plus entre les genres et les personnages dans un phénomène de dispersion qui peine à générer de l’émotion. De belles idées émergent dans la dernière partie, véritables visions habitées et vengeresses mais ces éléments surviennent tardivement. Il s’y développe toutefois une certaine poésie, notamment avec la présence magnétique de l’océan, mais ce film se positionne comme ma première déception de la compétition.

Au micro, Brandon Cronenberg

Retour à la semaine de la critique sur les coups de 20h pour la séance spéciale de court métrage numéro 1 avec Demonic de Pia Borg, Please speak continuously and describe your experiences as they come to you de Brandon Cronenberg et Naptha de Moin Hussain. Trois courts orientés autour du cinéma fantastique, le premier à partir d’archives audio et vidéo sur un potentiel cas d’attouchement d’enfants, confrontés à des rituels sataniques et le dernier sur une histoire de filiation d’une autre galaxie. Penchons nous sur le cas du fils de David Cronenberg : malgré un titre à rallonge, son film cauchemardesque où une jeune femme se fait percer le cerveau en bonne et due forme façon chirurgie Black & Decker était le plus court de la série mais aussi le plus fascinant. On ne sait pas tout à fait si le film se déroule pendant l’opération ou suite à celle-ci, mais il se décompose en quatre parties explorant de véritables songes des plus inquiétants pour offrir de belles expérimentations visuelles avant son dernier acte. Un plaisir de retrouver ce cinéaste quelques années après son passage à Un Certain Regard avec le mésestimé Antiviral.

La séance courte ayant débuté en retard, le planning de la soirée se compresse pour changer : impossible d’accéder au cinéma de la plage, du moins, avec la garantie d’avoir un transat pour assister à la projection événement de La Cité de la Peur en compagnie de Les Nuls et de Gérard Darmon. Option de secours : continuer la compétition avec Ken Loach et Sorry we missed you, une bonne chose car le cru livré par le britannique, suite à sa Palme d’Or avec Moi, Daniel Blake s’avère très réussi.

Comment en arrive-t-on à une société où le travail, cadencé de façon infernale, ravage la vie de famille au plus haut degré ? Toujours porté sur l’abîme sociale de la Grande Bretagne, Ken Loach et son scénariste Paul Laverty dénoncent l’horreur de l’uberisation dans plusieurs corps de métier : Ricky (Kris Hitchen) débute comme livreur de colis « à son compte », au service d’une société qui ne regarde que le rendement en ôtant tout facteur humain et donc familial. La livraison à un rythme effréné n’est qu’un versant du film puisque la femme de Ricky, Ady (Debby Honeywood), travaille comme aide soignante à domicile et doit aussi suivre un emploi du temps cadencé, comme si le service à la personne pouvait s’assimiler au cruel travail à la chaîne. Avec un fils en pleine crise d’adolescence, s’adonnant aux plaisirs du graffiti en séchant les cours et une fille bien plus studieuse mais affectée par la situation familiale désastreuse, cette famille installée à Newcastle ne lutte pas contre la misère mais contre l’implosion de leur foyer. Sorry we missed you s’invite donc chez les britanniques, à leurs portes pour leur livrer des paquets – nombreuses séquences humoristiques – et chez les handicapés et personnes âgées esseulées – des scènes touchantes. Avec un tel univers, Loach et Laverty font preuve d’un vrai travail d’orfèvre dans le genre pour ne jamais toucher au pathos, sans jamais virer vers le mélodrame. Il faut dire qu’ils appliquent une recette qu’ils maîtrisent, ce qui leur sera reproché par certains festivaliers probablement. Pourtant, ce serait oublier que leur travail est important, car il sonde au fil des années le cauchemar sans limite dans lequel s’engouffre nos sociétés façonnées par un capitalisme de plus en plus violent et destructeur. Sorry we missed you vise clairement le palmarès.

La soirée s’improvise au fil des rencontres plus ou moins fortuites, des petits incidents qui font que l’on croise telle personne à tel moment pour se retrouver à tel endroit. Alors que Ken Loach et son équipe se dirigent à pied vers le Five Seas Hotel pour gagner l’espace Nomade où se tient la soirée de son film, je me retrouve à suivre une camarade journaliste ainsi que des distributeurs vers le Studio, hébergeant la soirée du film Les hirondelles de Kaboul réalisé par Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mevellec. Il y a foule, des journalistes, des distributeurs, des inconnus, et quelques personnalités, comme Xavier Dolan et Adèle Haenel notamment. Je ne laisse pas la nuit m’échapper des mains toutefois : le vendredi 17 mai, je tente l’impossible, voir cinq longs métrages en l’espace d’une journée. Affaire à suivre…

Article rédigé par Dom

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