Critique : La Ballade de Buster Scruggs

Récompensés du Prix du meilleur scénario lors de la 75ème Mostra de Venise, les frères Coen passent pour la première fois au cinéma numérique et sans passer par la case cinéma puisque La Ballade de Buster Scruggs est à découvrir exclusivement sur Netflix depuis le 16 novembre. Un western à sketchs profond malgré une structure qui pourrait rebuter certains.

Solitudes du Far West

Dans leur précédent film, Ave César, les frères Coen s’appuyait sur le milieu hollywoodien à son âge d’or pour livrer un film qui naviguait entre les genres, sa grande histoire se composant des hétéroclites éléments liés au milieu du cinéma et d’une intrigue policière. Ce western prolonge et affirme cette volonté d’explorer sous divers modes un vaste univers. Six histoires du Far West – comme les six balles à loger dans le barillet d’un colt – nous sont contées dans La Ballade de Buster Scruggs, titre du film qui correspond également au chapitre d’ouverture avec un cowboy fringant, vêtu de blanc, campé par un génial Tim Blake Nelson : Buster Scruggs. Un hors-la-loi qui nous mène dans une chronique cartoonesque, marquée par ses chansons et son utilisation ahurissante du colt, ne laissant aucune chance à ceux qui s’opposent à sa volonté. Du haut niveau, particulièrement drôle, mais qui dessine déjà une leçon morale sur l’orgueil : toutes les histoires racontent quelque chose de profond sur la nature humaine, avec pour certaines, un véritable aspect moral. C’est d’autant plus vrai que la seconde histoire met en scène un James Franco aussi hors-la-loi, s’attaquant à une banque perdue au milieu de nulle part, une cible en apparence facile. L’humour noir et l’ironie chers à Ethan et Joel Coen se déploient dans cet univers hostile et désolé, marqué par la solitude. Une solitude qui s’exprime même avec le duo de personnages composant le troisième segment « Meal Ticket » (Ticket repas) où Liam Neeson parcoure les terres avec sa roulotte où il offre en spectacle les histoires d’un homme tronc joué par Harry Melling. Plus dense, lent et dramatique, cette partie marque un virage qui pourrait rebuter certains spectateurs dans la construction de cette anthologie qui ne retrouvera jamais le dynamisme ni l’humour des deux premières aventures. Pourtant, il y a un choix logique quant à la progression de l’oeuvre vers son quelque peu déconcertant chapitre final.

Chaque histoire est marquée par un traitement de l’image particulièrement prononcé, de l’aridité de « The Ballad of Buster Scruggs » au noctambule et glacial « The Mortal Remains », en passant par le verdoyant « All Gold Canyon » où brille Tom Waits, le film déploie un univers visuel riche. C’est Bruno Delbonnel (Inside Llewyn Davis) qui signe cette photographie intéressante tandis que le fidèle Carter Burwell compose une bande originale inspirée. Si la violence s’invite dans chaque segment, à divers degrés, des thématiques parviennent à se croiser, à se développer au travers de ces destins. Itinérance, recherche de pépite d’or et même le comportement de certains brigands nous mènent à étudier le rapport entre l’homme et l’animal. Cheval, hibou, poule et chien de compagnie marquent profondément ces trajectoires tristement solitaires qui dessinent une véritable philosophie de vie. Justice expéditive et gâchette facile, propre au genre, tendent aussi à dresser un triste portrait d’une Amérique du XIXème siècle dont les travers semblent ressurgir au galop aujourd’hui avec la présidence de Donald Trump – où peut-être que ces maux qui ont forgé l’Amérique n’avait jamais disparu. Entre la comédie multi-facettes et le drame existentiel, ce western racé se savoure en prenant du recul sur l’ensemble de cette anthologie qui, certes, aurait pu bénéficier d’une meilleure rythmique, mais ne manque pas de nous marquer par ces êtres aussi singuliers qu’ordinaires sur un territoire colonisé dans la violence, où l’appât du gain prévaut toujours sur l’amour du prochain. Combler sa solitude et chanter sont peut-être les seules voies du salut.

3.5 étoiles

 

La Ballade de Buster Scruggs

Film américain
Réalisateurs : Ethan Coen, Joel Coen
Avec : Tim Blake Nelson, James Franco, Liam Neeson, Harry Melling, Zoe Kazan, Bill Heck, Grainger Hines, Tom Waits, Brendan Gleeson
Titre original : The Ballad of Buster Scruggs
Scénario de : Ethan Coen, Joel Coen, Jack London (segment « All Gold Canyons »)
Durée : 132 min
Genre : Western, Comédie dramatique
Date de sortie en France : 16 novembre 2018
Distributeur : Netflix France

 

Article rédigé par Dom

Partagez cet article avec vos amis ou votre communauté :

Twitter Facebook Google Plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Comments links could be nofollow free.

 

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Avant de publier un commentaire, vous devez lire et approuver notre politique de confidentialité.