Ma Scène Préférée – Analyse filmique : Pete & Alice

Alice - Patricia Arquette

Ma Scène Préférée est une émission d’Allociné qui permet de découvrir les goûts des acteurs du cinéma. Callahan de Golden Idol a eu la bonne idée de répandre le concept dans la blogosphère. Voici donc ma scène favorite.

Le choix fut difficile. J’ai commencé par passer en revue mes DVD et Blu-ray pour constater que cela multipliait les choix indéfiniment, alors, j’ai médité, deux ou trois minutes, pour arriver à deux scènes, toutes deux centrées sur une rencontre. Je les ai revisionnées pour trancher ; voilà comment je suis arrivé à la rencontre de Pete et Alice dans Lost Highway de David Lynch :

J’adore cette scène pour sa beauté formelle, superbe ralenti accompagné par la chanson « This Magic Moment » de Lou Reed, mais aussi pour ce qu’elle signifie : s’approcher et s’énamourer de cette jeune femme est facteur de risques, souligné par la présence imposante de Mr. Eddy qui masque Alice à trois reprises.

D’ailleurs, allez, soyons fous, je me lance dans un petit exercice d’analyse filmique pour étayer mon propos et saluer le talent de David Lynch et de la monteuse Mary Sweeney :

Lost Highway 1

On commence en caméra subjective ; Pete (Balthazar Getty) travaille sous une voiture. La profondeur de champ se limite au pneu au premier plan (1). Une voiture arrive et klaxonne, attirant l’attention de Pete dont le regard se porte alors sur l’arrière-plan (2) ; assise au siège passager, une jeune femme a le visage masqué par sa chevelure. Pete commence à se redresser (3), on découvre que c’est Mr. Eddy (Robert Loggia) qui vient d’arriver (4) et à cet instant précis, quelques notes dissonantes de piano créent le mystère et montrent que Pete est avant tout intrigué par la passagère, comme le montre son regard (5) et le plan moyen suivant, qui cadre sur la superbe Cadillac ainsi que la jeune femme à la beauté fantomatique (6). Un inquiétant souffle se fait entendre.

 

Lost Highway 2

Plan rapproché sur Pete (7) qui se montre des plus intrigués par la jeune femme que l’on observe en caméra subjective à longue focale (8). Le spectateur découvre qu’elle est jouée par Patricia Arquette, assassinée quelques minutes auparavant dans le rôle de Renée (qui se différencie par sa chevelure brune). Superbe plan, fendu horizontalement par les couleurs noir – de la cadillac et du pull – et rouge – du mur du garage –, permettant au visage d’Alice (dont apprendra le prénom plus tard), au centre, d’être encore plus frappant. Elle semble apeurée ; ses lèvres, légèrement ouvertes, ajoutent une touche de sensualité. Alors que nous sommes plongés, comme Pete, dans ce visage, Mr. Eddy s’impose dans le champ ; la caméra remonte légèrement et fait le point sur son visage (9). C’est la première barrière. On passe alors dans un échange classique en champ-contrechamp où Mr. Eddy explique à Pete qu’il lui confie la Cadillac et lui demande s’il aura le temps d’y jeter un coup d’oeil dans la journée (10) et (11). Pete lui explique qu’il pourra s’en charger dès aujourd’hui. Mr. Eddy va alors briser la neutralité de l’échange en lui disant, amicalement, « You’re my man Pete » tout en pinçant sa joue. Sa façon d’attraper la joue serait anodine sur un gamin mais ici, l’action est menaçante (12). C’est une mise en garde. On sait de Mr. Eddy qu’il présente tous les traits d’un mafieux et surtout, dans une séquence précédente, en compagnie de Pete, il a montré un terrible accès de violence envers un automobiliste.

 

Lost Highway 3

Mr. Eddy offre un sourire quelque peu dédaigneux (13) avant de s’éloigner. On passe à nouveau en caméra subjective – qui présente un très léger décalage sur la gauche –, au ralenti, pour ne cadrer uniquement sur le visage d’Alice, masqué une seconde fois par Mr. Eddy (14) tandis que débute la chanson « This Magic Moment » interprétée par Lou Reed : un riff de guitare country est accompagné d’un bourdonnement inquiétant. Le visage d’Alice est fermé lorsque Mr. Eddy lui offre sa main pour descendre de voiture (15) et (16). La beauté du ralenti est atténuée par les éclairs d’un néon défectueux, aussi annonciateur d’un risque et d’un mystère – comme vu précédemment avec le néon de la cellule de Fred (Bill Pullman). Alors que les paroles de la chanson débutent ( This magic moment / Cet instant magique), Alice offre son regard à Pete (17) mais cet échange est rapidement interrompu par la présence de Mr. Eddy (18).

 

Lost Highway 4

Gros plan sur le visage de Pete, hypnotisé par Alice (19), qui se retourne sans échanger son regard en retour (20) et où l’on peut deviner dans le flou de l’arrière-plan, la présence d’un garde du corps de Mr. Eddy. La chanson continue : Was like any other Until I met you / Etait banal Jusqu’à ta rencontre. Retour sur Pete, toujours subjugué (21). Alice se retourne, de l’autre côté, pour échanger succinctement un regard (22) avant de le laisser glisser derrière Pete (23) tandis qu’en arrière-plan, un garde du corps ouvre la portière pour Mr. Eddy. Gros plan sur Pete à nouveau (24) qui en dit long avec son regard. Durant ce laps de temps, les paroles sont : And then it happened It took me by suprise I knew that you felt it too I could see it by the look in your eyes / Et ensuite, ça arriva Tu m’as pris par surprise Je savais que tu le ressentais aussi Je pouvais le voir dans ton regard ; ce qui connote que la passion de Pete, bien que vue uniquement du point de vue de ce dernier, affecte également Alice.

 

Lost Highway 5

Retour à Alice (25) qui emploie un geste de charme en agitant légèrement sa chevelure, pour ensuite regarder une personne hors champ (26) ; on découvre alors qu’il s’agit d’un autre garde du corps, refermant la portière (27). Alice est alors enfermée, inaccessible ; son visage est dans l’ombre (28) et pourtant, elle regarde une dernière fois Pete. Au cours de ce plan, les paroles sont : Sweeter than wine Softer than a summer’s night Everything I want, I have Whenever I hold you tight / Plus doux que le vin Plus léger qu’une nuit d’été Tout ce que je veux, je l’obtiens – entendu alors qu’Alice regarde Pete (28), ce qui confère une certaine ambigüité sur le sujet du porteur des paroles : Alice ou Pete ? – A chaque fois que je te serre fort .
On revient une dernière fois sur Pete, plus que songeur, pour un fondu (29) sur un magnifique plan panoramique aérien de Los Angeles, au crépuscule (30), bercé par l’onirisme. La chanson est abandonnée en fondue également, on peut cependant entendre : This magic moment While your lips are close to mine,Will last forever / Cet instant magique Quand tes lèvres sont proches des miennes Durera pour toujours. Pete est aux anges.

 

C’est la première fois que je me livre à ce genre d’exercice, j’espère avoir été clair et surtout, avoir mis en évidence les qualités cinématographiques de cette scène.

Et vous, lecteurs et/ou collègues blogueurs, quelle serait votre scène préférée (et pas de triche, un seul choix possible) ?

Article rédigé par Dom

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4 commentaires

  1. Ah oui en effet, total live ! 😀 mais tant mieux, tu maîtrises ton sujet et c’est une autre façon de présenter la scène. En plus c’est bien expliqué.

    Et oui je voulais te dire que le choix est vraiment très bon, cette scène est vraiment fascinante 🙂

  2. Eh oui, merci à toi pour m’avoir poussé sur cette route :p

  3. Bonjour,
    Merci pour cet exercice, en effet tu sembles bien maitriser la chose.
    Que du bonheur, merci encore.
    Pat

  4. Eh bien merci Patrick !

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