Cannes 2019 : pluie de films

Pluie fine, pluie de films : le premier week-end s’annonce déprimant pour quiconque souhaitant profiter de la Côte d’Azur. Heureusement pour nous, partout sur la croisette, il y a des films, des films, et encore des films. Une chronique avec Jeanne de Bruno Dumont, Vivarium de Lorcan Finnegan, Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu, et enfin Lux Aeterna de Gaspar Noé. Ci-dessus, le cinéaste danois Nicolas Winding Refn dans les couloirs du palais.

Grâce à mon colocataire Thibault de Cinenews, j’apprends qu’il y a 22h la projection presse du film Les Siffleurs, complètement oublié dans mon planning : la journée se composera alors de quatre films et non trois. Le matin, les parapluies s’alignent autour de la salle Debussy pour découvrir à Un Certain Regard Jeanne de Bruno Dumont, suite indirecte de Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc car la jeune Lise Leplat-Prudhomme reprend le rôle alors qu’à la fin du précédent film, une autre actrice campait la figure médiévale.

Jeanne débute en 1429 pour nous conduire jusqu’au bûcher. Alors que le précédent film était porté par un esprit punk avec son métal virulent et son style burlesque, ce nouveau long métrage abandonne toutes ces caractéristiques. Les quelques chants, plus rares, sont désormais assurées par la voix mystique de Christophe, le burlesque émerge seulement dans une ou deux scènes, et c’est un film bien plus austère et sentencieux que nous livre le cinéaste. Une œuvre statique, où Jeanne garde sa droiture malgré le ridicule procès d’Eglise qui lui est accordé. Doté de quelques moments de grâce, avec des plans sublimes dans une cathédrale – laquelle ? –, ce drame bénéficie toujours de l’aura de la jeune Lise Leplat-Prudhomme pour illuminer l’image. Mais cette fois, l’emploi de comédiens amateurs parmi quelques professionnels provoque un contraste qui nuit au cadre, à la fatalité de ce destin. Un peu comme avec la série P’tit Quinquin, Bruno Dumont s’engage dans une suite où, volontairement ou non, il n’obtient pas les mêmes effets, ne trouve pas la même dynamique. Un film en somme étrange car il y a quelques scènes splendides malgré la lourdeur indigeste de l’ensemble.

Au palais, il y a si peu de journalistes qui souhaitent investir la salle de conférence de presse de Nicolas Winding Refn pour sa série Too old to die young que les membres du festival nous invitent à nous y installer, nous, pauvres badges jaunes qui ne pouvons quasiment jamais y accéder. Sans façon, j’attends simplement le passage de NWR qui s’arrête et signe des autographes aux quelques personnes présentes dans le couloir. Miles Teller, sapé comme un gangster tout droit sorti du Scarface de Brian De Palma se déplace avec une surprenante arrogance, roulant des mécaniques comme peu le font !

A la Semaine de la Critique, le réalisateur irlandais Lorcan Finnegan présente son deuxième long métrage en compétition, Vivarium. Accompagné par Jesse Eisenberg et une partie de son équipe technique, le cinéaste se montre heureux et enchanté de montrer son film ici – et nous aussi puisqu’il faudra probablement attendre 2020 pour que le film débarque dans nos salles. Gemma (Imogen Poots) et Tom (Jesse Eisenberg) forment un jeune couple heureux, en quête d’une maison à acheter pour fonder un foyer. Ils tombent sur un inquiétant agent immobilier qui leur propose une affaire idéale dans la banlieue, et malgré les réticences de Tom à cause de la bizarrerie de leur interlocuteur, Gemma le pousse à le suivre afin de découvrir son offre : les voilà dans une résidence où toutes les maisons, identiques, s’alignent à perte de vue. La visite amplifie l’étrangeté de la situation – du champagne leur est proposé, une chambre pour garçon est déjà prête – jusqu’à la disparition subite de l’agent. Tom et Gemma décident alors de déguerpir aussi, mais après avoir tourné en rond pendant des heures avec leur voiture, jusqu’à la panne sèche, ils décident de rester dans la maison, au moins pour une nuit. Même à pied, en suivant la course du soleil, ils reviennent inéluctablement à la même demeure, au numéro 9. Des colis de provisions leurs sont livrés mystérieusement, jusqu’à ce qu’on leur confie un bébé avec un message : s’ils l’élèvent, ils seront libérés. L’enfant, qui ressemble à l’agent immobilier, grandit anormalement vite, pousse des crises atroces et se montre capable d’imiter à la perfection les voix de ses parents d’infortune. Une entité véritablement angoissante. Loin de la tendance des dystopies à la Black Mirror, Vivarium dépeint son cauchemar avec une patte rétro dans sa narration, bien que le film se déroule visiblement de nos jours – un écran plat dans la salle à manger diffuse en boucle d’étranges vidéos en noir et blanc avec un son angoissant. Au fil des semaines, la descente en enfer progresse, plaçant Gemma et Tom sur deux modes d’évasion : la première recherche une énigme à résoudre tandis que le second creuse un trou dans le jardin. Avec sa photographie soigné, ses excellents comédiens et quelques séquences remarquables, Vivarium offre une vision terrible de la crise immobilière, du moins, c’est la grille de lecture qui semble la plus pertinente suite à un premier visionnage.

Malgré la nuit, les fêtes et cocktails qui débutent, ainsi que la pluie, une grande partie de la presse se montre vaillante pour découvrir le film roumain de la compétition, Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu. Ce polar trouve toute son originalité grâce à un langage sifflé, El Silbo, permettant à des criminels de communiquer à distance sans capter l’attention. Cristi (Vlad Ivanov), policier corrompu mis sur écoute par sa hiérarchie va devoir apprendre ce langage pour permettre la libération d’un membre de la pègre roumaine. Le film offre de sacré moments comiques avec cet élément qui ne sera pas sur-employé ni cantonné au simple gimmick. Avec sa structure éclatée autour de ses différents protagonistes, Les Siffleurs couvre plusieurs perspectives de son affaire où les plans parfaits déraillent par des détails, la droiture de certains ou les effets provoqués par la magnifique compagne du criminel à libérer, Gilda (Catrinel Marlon). Avec son langage sifflé, son emploi de l’espagnol, du roumain et un chouïa d’anglais, le film de Corneliu Porumboiu déploie des gammes formant une sorte de symphonie du langage, complétée par des morceaux d’opéra diffusés dans un hôtel. Véritablement fun, ce film policier à l’humour parfois très noir s’avère séduisant mais a-t-il une chance pour le palmarès ? J’en doute un peu.

De retour sous la pluie pour la séance de minuit, fortement en retard à cause du démarrage déjà décalé de la précédente séance, Gaspar Noé doit gagner le tapis rouge avec son équipe, dont ses deux comédiennes principales, Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg. Un projet mystérieux – on apprendra de Noé à la fin que le film a été improvisé –, financé par la maison Yves Saint Laurent pour laquelle il avait déjà réalisé une publicité – La nuit de l’homme avec Gaspard Ulliel. Lorsque Thierry Frémaux monte sur la scène du Grand Théâtre Lumière, le délégué général a la mauvaise idée de déclarer qu’il est heureux de voir cette salle pleine avec en bas la bourgeoisie et le peuple en haut au balcon… Une déclaration peut-être humoristique, en cette journée où il n’y aura pas eu de traces de mouvements sociaux à Cannes, du moins, pas à ma connaissance, mais terriblement maladroite et déplacée. Au balcon, un homme hurle « Le peuple t’emmerde ! » à plusieurs reprises et reçoit des applaudissements, mais il est fort improbable que la voix fut assez puissante pour se répandre dans toute cette salle comptant 2400 sièges. Bonne ambiance…

Lux Aeterna nous conduit sur un plateau de tournage contaminé par le chaos que chérit Gaspar Noé. Tout débute par un historique sur le destin des sorcières, avec des images d’archive, dans l’esprit de Lars Von Trier, avant de nous conduire auprès de Béatrice Dalle, la réalisatrice dans le film, et sa comédienne principale, Charlotte Gainsbourg. Côtes à côtes mais filmées en split-screen, les deux femmes discutent de leurs expériences au cinéma, comment elles ont brûlé dans certains films et leurs rapports aux scènes de nu. Ce moment d’intimité est le meilleur et le plus intéressant dans ce moyen métrage de 50 minutes où tous les curseurs fétiches du cinéaste seront poussés au maximum dans une posture assez vaniteuse : les effets stroboscopiques se démultiplieront sur trois parties de l’écran tandis que l’espace sonore sera transformé en enfer pour les tympans avec ses hautes et basses fréquences formant un chaos plus insupportable que trippant. Noé s’amuse peut-être mais il oublie cette fois de transporter et de surprendre le spectateur : du côté de la Semaine de la Critique, sous un mode expérimental, Brandon Cronenberg propose bien mieux en une dizaine de minutes dans « Please Speak Continuously and Describe Your Experiences as They Come to You. Le cinéaste et son équipe reçoivent toutefois quelques applaudissements loin d’être nourris pour ce trip peu inspiré et puéril, embrassant tous les clichés du plateau de tournage qui part en vrille. En s’évadant du palais, les festivaliers semblent plutôt consternés par ce non événement. J’en profite pour passer une annonce : si la maison Yves Saint Laurent (ou toute autre maison de luxe après tout) souhaite se lancer dans des expérimentations cinématographiques, j’ai des idées et des scénarios plein ma besace ! Vous savez comment me contacter, merci !

Article rédigé par Dom

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